| Théâtre précipité#6 : Article Die Vort - Luxembourg |
Le DétourStephane Gilbart Journaliste Die Vort - Luxembourg Dans ce théâtre, la raison seule est inutile. Nous comprenons, nous vérifions, nous critiquons, nous nous faisons une opinion, nous acceptons ou nous rejetons. La spéculation est un jeu froid. Et tout cela qui nous convainc intellectuellement nous reste étranger. Dans ce théâtre, l'émotion seule est vaine. Nous sommesbouleversés, secoués, ébranlés; nous pleurons ou nous rions. Mais quand la représentation s'achève, nous ne gardons que le souvenir de l'intensité de l'émotion, nous oublions son objet. Dans ce théâtre, la seule voie est celle d'un presque impossible équilibre entre la distance rationnelle et la fusion émotionnelle. * La femme et l'homme sont ensemble sur le plateau. Quelque chose, manifestement, les a unis, mais à présent, l'un à côté de l'autre, ils sont seuls, enfermés désormais dans leur propre monde, de la même façon qu'ils nous apparaissent reclus dans une sorte de cage. Ils ne se regardent plus, ils regardent ailleurs, dans leurs rêves ou dans leurs regrets. Le sol de leur cellule, du sable pour lui, des fruits pour elle, signifie leur univers. Fasciné par une utopie libératrice, il l'a quittée, il a tout quitté, pour s'enfoncer dans un désert au bout duquel peut-être, à force d'errances, il trouvera sa plénitude. Elle est restée, doublement victime, de son abandon et des conséquences de son abandon, doublement seule, de son départ et du rejet par les autres. Quasi figés, condamnés, semble-t-il, à l'immobilité d'une situation définitive, ils parlent tous les deux, ils disent ce qu'ils cherchent, ce qu'ils vivent, ce qu'ils regrettent. Leurs mots se succèdent, se recouvrent, se répètent. Ils ne s'échangent pas; eux aussi côte à côte et jamais rassemblés. Nous captons quelques-uns de ses mots à lui, quelques-unes de ses phrases à elle. Nous ne les saisissons pas tous. Nous comprenons parfois ce qu'il affirme, ce qu'elle énonce. Les mots, les phrases se font mélopée; ils nous captivent et nous emportent. Derrière la femme et l'homme, des images projetées, le montrant lui, la montrant elle, les montrant tous les deux réunis. Des images qui crient ce que les mots ont peine à dire. Une atmosphère sonore, des effets de lumière, en "basse continue" ou en éclairs confondants, ponctuent, soulignent les mots. Fascinés, nous accédons à ce qui se dit et se vit là dans une perception en même temps sensible et rationnelle, cœur et esprit touchés. Nous sommes à la fois proches d'eux, avec eux, en toute empathie, et suffisamment loin d'eux, en toute lucidité. Ils sont le drame algérien ou tout simplement des humains comme nous, condamnés à reproduire la fatalité de l'injustice au moment où ils prétendent contrer cette injustice. * Dans ce théâtre, quand s'établit l'équilibre difficile entre la raison et l'émotion, l'œuvre continue, longtemps encore, à vivre en nous, à nous interpeller, à nous inviter à réagir. Stéphane GILBART |
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