Ce qu’il y a à faire maintenant, c’est rentrer. Se rentrer. La lumière plafonnière est bien fatigante. Les yeux ne savent plus s’ils sont ancrés dans la tête ou s’ils appartiennent au jeu des volumes et des reflets extérieurs.
Pye est encore loin. Loin de la porte. Porte de la Chapelle, c’est là où elle va. Elle connaît. Elle sait le chemin, et où descendre. Par où cheminer ensuite. Jusqu’à chez elle. Rue Ornano, elle se souvient bien sûr.

Pye est dans le métro. Elle est avec tant de gens, de marcheurs, d'habitants. Sont-ils travailleurs comme elle ? Connaissent-ils leur chemin ?
Elle remarque toujours cette odeur. Quelque chose a brûlé. quelque chose brûle ici chaque soir à Saint-Lazare. Des pneus, dirait-on. Des pneus ou un fagot de bois mazouté, une poignée de vieilles mouettes des côtes de Dunkerque.
Pye renifle un peu l'air. elle tord son nez, elle joue des narines. Cela se voit sans doute. Forme une grimace sur son visage. Les gens la regardent peut-être. Ses co éphémères et souterrains. En fait, elle est à  peu près certaine qu'ils la regardent.
Elle écarquille donc aussi les yeux, fait des mouvements de sourcils, de petits soubresauts, comme pour se réveiller, Ebrouer la cornée de l'humeur vitreuse des fins de journée. Pye est un peu comique avec ses mimiques. Pourtant elle essaye de ne pas perdre contact avec les corps, les couloirs, les effluves.

Pye a atteint le quai, et l'air est un peu plus carbonisé. Ce soir, elle aurait presque envie de se couvrir le nez. elle a son foulard pour les odeurs. Se protéger de la ville quand elle devient trop prégnante. Elle tient son foulard serré, dans le sac d'abord. Puis se décide à le sortir, le porte à son visage pour juste l'effleurer.  
Pye fait rouler aussi ses yeux "dans ses gobies" pour ne rien perdre en même temps du paysage, des autres. Elle aime reconnaître les autres. Ceux qu'elle aperçoit chaque soir, à qui même elle peut faire un signe. A qui elle peut parler, pourquoi pas ? Madame, là. Avec ses collants "cotte de maille". Madame, elle l'a reconnue. Elles se sont reconnues. Elles n'ont apparemment pas très envie de se parler à cette heure. Juste un coup d'oeil mutuel pour ne pas s'ignorer tout à fait.
Tout est très brillant et silencieux. Un silence en parole, mais la machine et le fer s'entendent. Les échos des couloirs et des tunnels. Des taiseux. Tous des taiseux à cette heure. elle serait presque en rogne si elle ne faisait pas partie de cette " masse silencieuse". Comme cela qu'on la désigne à la radio. Non, "la majorité", ils disent. "La majorité silencieuse".

Pye a trouvé une place sur un strapontin. Elle décide de mémoriser toutes les faces qu'elle peut voir d'où elle est. Par exemple, cet homme qu'elle peut parfaitement détailler. Il doit avoir à peu près son âge. Non pas jeune homme, mais homme jeune. Encore jeune. Elle aussi, encore femme.
Celui-là, à son tour elle le reconnaît. Mais pas parce que c'est un "habituel". Parce qu'il a comme des traits... des traits de famille.
Comment savoir alors s'il en est ?
Elle vérifie dans son miroir de poche. Son visage réduit par la petite surface de tain. Petite tête. Petite tête. Elle compare avec celle, en taille réelle et 3D, de son voisin.
Comment savoir s'il en est ?