L’itinéraire

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Style film à gros budget
(décors king size, plans tournées par hélicoptère)

Sommet du château d’eau.
C’est comme une immense piscine circulaire entourée d‘un large trottoir, un anneau de béton large de quatre mètres, qui sert de zone d’habitation. Ici et là des parasols ou des toiles tendues pour abriter des intempéries, de mignons rideaux cosy hors sujet à un cadre de fenêtre suspendu entre rien et rien, des tasses fines sur une petite table dorée, un mélange extraordinaire de bien-rangé et de bordélique, et surtout beaucoup d’espaces vides un peu effrayants. Attention, il n’y a pas de barrière, la terrasse ouvre directement sur le vide d’un côté, sur la réserve d’eau de l’autre.

On suit sur le béton tous les légumes sortis du panier de Jouvence (c’est le prénom de la propriétaire). Ils forment une sorte de jeu de piste, un itinéraire qui nous conduit jusqu’au bord de l’eau, et continue même à la surface du réservoir. Les légumes flottent de façon irréelle, presque entièrement hors de l’eau, et viennent entourer Jouvence qui flotte elle aussi exagérément, comme posée sur un matelas. Elle est nue, sans la moindre ostentation, on voit surtout remuer ses petits orteils potelés hors de l’eau. Lux (c’est le prénom du photographe) est assis au bord, les pieds dans l’eau, les bas de pantalon bien roulés sur les mollets, les chaussures à côté de lui, bien rangées, et les chaussettes étalées de part et d’autre.

Il prend un verre, le trempe dans l’eau pour le remplir, boit un grand coup.
Lux : « Rien à craindre ? »
Jouvence : « Des fois je fais pipi dedans. Tout le monde en boit, personne est malade. »

Il installe son appareil et le règle longuement sur Jouvence puis, comme s’il venait d’oublier la photo qu’il voulait prendre, il transporte le tout, jusqu’à l’extrême bord du château d’eau, et tourne son objectif vers l’extérieur.

Il cadre cette fois le morceau d’autoroute en construction ou en destruction, avec une arche interrompue et la chaussée en attente au-dessus du vide, comme un plongeoir géant. Malgré la distance (un kilomètre ?) et les mouvements de terrain, on comprend que la chaussée suspendue dans le vide se trouve exactement à la même hauteur que la maison de Jouvence.

Lux : « Elle va où, cette route ? »
Jouvence : « C’est tout le problème. »




Patrick Ravella
21.04.2006
24H24

ou plutôt 22.04.2006

00H24