Une route, la nuit, éclairée par des phares.
Le marquage au sol défile rapidement...
Au loin, les lumières d'une ville.
A intervalles réguliers, un bip, qui seult, comme un soupçon de vie.
Le marquage au sol défile rapidement...
Un véhicule, en face, qui passe en feux de croisements.
Les bips sont plus espacés...
A mesure qu'ils se font plus rares, leur son devient plus grave, plus sourd, martèlement disparate qui rend l'image floue, comme un pas lourd ébranle un plancher.
Aux pupilles lumineuses du véhicule qui arrivait en face succède une forme incandescente filamenteuse...
Le marquage au sol défile au ralenti, sous les coups de boutoirs de ce battement qui gronde, déforme le silence...



La route et le son cèdent la place à un électrocardiogramme.
Un nouveau - né sur une table de réanimation, une sonde d'intubation jusque dans la trachée. Autour de lui, des infirmières, un mèdecin qui s'affairent.
Pulsation régulière...

Voix-off du mèdecin : "Les inquiétudes que vous éprouvez sont normales... Mais maintenant, vous devez vous rasséréner, vraiment... La détresse respiratoire du nouveau-né est un symptôme, je n'irais pas jusqu'à dire fréquent, mais en tout cas en ce qui concerne votre enfant, l'affection est bénigne, et sans conséquences préjudiciables... L’inhalation de liquide amniotique s’explique parfois par le fait que l’enfant est pressé d’accéder aux voies aériennes. Réjouissez-vous, il avait hâte de rencontrer ses parents…""



Des années plus tard, un jour de beau temps.
La vie d'une cafétéria qui s'écoule, agitée, entre brouhaha et senteurs de moka.
Soudain...
Un décollement... De plèbe...
Autant dire toute une petite famille assise sur la banquette adossée à celle qu'a choisi l'homme qui vient de rentrer, soulevée, comme par une lame de fond, une vague énorme. Même à trois, impossible de faire contre-poids lorsque l'homme s'installe à sa table...

-"Papa, le monsieur derrière toi, je crois que c'est un géant!" crachouille un petit garçon, les mains semi en porte-voix, moitié 'c'est-un-secret', et surtout, les phalanges dégoulinantes de sirop d'érable... Le père assis en face, semble un peu gêné par l'indiscrétion de son rejeton à la casquette vissée sur le crâne :
-"Finis ton petit déjeuner tu veux..."
Mais l'enfant ne s'en remet pas, le monsieur est tellement balèze, que ça excuse même le fait qu'il en tatoue sa visière d'une empreinte de doigts graisseux...
-"Mais, je te dis... Vraiment...
-"Arthur... Ca va, merci, on a comprit..."

Pendant ce temps, le monsieur en question s'est calé sur le cuir tout en pianotant sur son cellulaire, tandis qu'une serveuse lui apporte du café...
Bon timing, il était justement en train d'y penser...
-"Merci
-Je vous en prie monsieur..."
Et en plus, la fille a un sourire de feu...

-"Quoi de neuf 'Cassius Belly'! J't'ai vu mec! Hé, entre nous... Ca fait deux mois et demi que j'me farcie leurs pancakes rassis quasiment tous les matins rien que pour décrocher un rencard avec elle, alors tu viens pas me torpiller sur ce coup, tu seras bien cool...
-"Yeeeaaah... C'est pour ça que tu m'as donné rendez-vous ici, hein? Putain, mais t'es vraiment un renard des surfaces toi, j'arrive pas à comprendre comment ta femme t'a pas encore té-sau... Qu'est-ce que t'as? Oh! Marvin!"
Marvin reste figé, le regard lointain, la bouche entre-ouverte, on dirait un des "Three stooges"... Puis il se met à rire...
-"C'est le gamin derrière toi... Il me fait délirer... Il bloque sur nous comme un p'tit mothafucker...
-"P't'être qu'il a jamais vu un re-noi teint en blonde comme toi...
-"Barre-toi Boy George... Avec ta lèvre tuméfiée là, on dirait que tu t'es flanqué du rouge à bouche!"
Marvin se met alors à fredonner : "Do you really want to hurt me", en parodiant le chanteur... Son compère s'en tient les côtes:
-"Oh putain arrête tout là, j'crois que j'vais pizzater la ble-ta, j'te jure...
Marvin se dépasse, dans la meilleure imitation qu'il ait jamais faite de Boy George, version ridicule... On dirait que Cassius ausculte la table... Il est littéralement plié en deux. Enfin, après l'émergence de crampes à l'estomac, et avant la déchirure des zygomatiques, il se redresse subitement, désignant le poignet de son ami:
-"Putain mais on est super à la bourre là! Regarde l'heure qu'il est!
- "Meeeeeeerde!!!!!!!!"

La monnaie s'abat sur le formica, et cette fois c'est un cyclone qu'essuient le père d'Arthur et ses deux soeurs, au moment où les deux complices se lèvent. Le petit garçon regarde s'éloigner ces deux grands bonshommes, perdu dans ses rêves...