Ce qui nous domine
Par P.O Dittmar, samedi 22 avril 2006 à 03:20 :: Marathon :: #263 :: rss
Père Bède, prieur de l’abbaye de Hautecombe psalmodie dans sa cellule. La porte est ouverte
Père Bède :
-« Voici que nul homme n'est avec moi et pourtant je ne suis pas seul. Je suis pour moi-même une foule… »
Frère Guigues :
- Nous perdons notre temps, père.
- « ...J’ai avec moi les bêtes sauvages que j’ai nourries dans mon sein en même temps que moi depuis mon enfance. »
-nous gâchons tout.
- « ...Car elles n’aiment que trop en moi leur habitudes et même dans la solitude elles ne veulent pas s’éloigner de moi. ». J’aurai préféré que tu n’entres pas.
-ce lac est faux Père, ces montagnes sont fausses et l’abbaye perd chaque jour un peu plus de sa force…
-tu t’égares…
-Ces montagnes creusées de tunnels, ce lac trop riche de ces milliers poissons importés, avec pour les pécher, mille pécheurs sur-équipés de moulinets Mitchell homologués NF.
Le Père Bède se lève, se dirige vers sa petite bibliothèque, et sort « Le miroir des âmes simples et anéanties », et lit :
-« Cette Ame a aperçu par divine lumière l’être du pays dont elle doit être, et a passé la mer pour sucer la moelles du haut cèdre. Car nul n’atteint cette moelle s’il ne passe la haute mer et s'il ne noie sa volonté dans ses ondes. Entendez, amants, que c'est-à-dire. »
-Tout est pourri ici par trop d’histoire, tout s’est affadit et s’est mélangé. Les frères qui se sont succédés dans ces murs sont devenus des papes et ont troqué leurs coules de bure pour des étoles de pourpres. L’abbaye pourrit, elle pourrit d’être devenue le cimetière des rois d’Italie, une page dans le guide vert, un vers de Lamartine, notre place n’est plus ici.
Le Père Bède est resté assis face à la fenêtre, il répond au Frère Guigue sans quitter la vue du regard.
-« Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir ! »
-Excusez-moi Père, mais c’est faible, très faible
-« Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux. »
-Même ça c’est faible.
Frère Guigue sort de la cellule et laisse le Père Bède seul.
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Guigues sort de l’abbaye (il n’en a pas le droit). Dehors, la lumière blanche rend tristes les voitures garées sous les grands platanes du parking du monastère. Guigues sait que ces platanes ne pourront plus le satisfaire ; Guigues cherche depuis toujours une forme adéquate et celle-ci ne l’est plus. La solitude du Père Bède lui semble d’un autre siècle, tout comme le dialogue que ce dernier reprend chaque jour avec ses bêtes intimes et intérieures.
Sûrement les choses changeront, le vieux prieur mourra bientôt et reposera pour toujours entre les princes d’Italie. Le dernier rempart. Personne après lui n’est ici assez fort pour porter une solitude au milieu d’une foule bête, au bord de ce lac de montagne si propre qu’on jurerait l’avoir déjà vu cent fois en poster dans des villes où il fait trop chaud. Alors sûrement, quand le prieur mourra, les moines partiront.
Tout est déjà prêt, une ruine a été repérée sur le plateau de Ganagobi qui domine la Durance. Mais pff… une nouvelle solitude artificielle et provisoire, avec ses murs faits en trop belles pierres qui vite attireront les retraites de luxe pour chrétiens de gauche. Guigues ne donne pas dix ans pour que des gamins débiles jouent à cache-cache dans les tombes des bénédictins creusées il y a mille ans dans la roche calcaire.
Pour lui, c’est la forme même de l’abbaye qui ne fonctionne plus. Le cloître et son jardin idéal, les bâtiments conventuels et l’église jolie sont désormais et pour toujours condamnés au pittoresque.
Guigues marche le long de la petite route en lacet qui quitte le monastère. Le petit matin frais est calme.

Commentaires
1. Le samedi 22 avril 2006 à 03:44, par Bill Stickers
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