Histoire d'eau
Par Frédérick Houdaer, samedi 22 avril 2006 à 09:37 :: Marathon :: #270 :: rss
Au bord d’un canal dans le nord de la France, quelques pêcheurs à la ligne pêchent à la ligne.
Surviennent Marc et Xav’, trente ans à eux deux, qui s’installent également au bord de l’eau. En lieu de cannes à pêche, les voilà qui sortent deux fusils.
- Ton père l’avait caché où, le sien ?
- Il l’avait MAL caché.
- Mon père, c’est pas mieux. Il me prête souvent son fusil, puis il m’engueule quand je m’en sers !
Ils pointent leurs armes… en direction de l’eau. Ils attendent. Comme les pêcheurs. On entend le vrombissement d’une libellule.
- J’aime pas les mouches.
- C’est pas une mouche, c’est une libellule.
Coup de feu.
- C’était une libellule.
L’eau du canal se met à clapoter à leurs pieds.
Marc : - Ça monte.
Xav’ : - Quoi ? Le niveau de l’eau ? Y’a pas de marée ici…
- Je te dis que ça m…
Un clapotement plus fort que les précédents, et Marc tire sur la flotte.
- Là, ça la calmera peut-être, maintenant.
Ils continuent d’attendre (et les pêcheurs et les spectateurs avec eux), l’attention et le fusil toujours braqués vers l’eau. Des bruits aussi naturels qu’inquiétants (ex : la prise d’un pêcheur qui n’en finit pas d’agoniser sur la rive en tapant le sol de sa queue, etc.)
Xav’ : - Tu crois qu’elle va passer ?
Marc : - On a pas réussi à la coincer à l’écluse (coup de menton vers l’amont), elle devrait plus tarder.
Les cannes à pêche, les unes après les autres, se mettent à vibrer, à faire entendre une drôle de musique, tandis que les malheureux qui les tiennent tremblent dans leurs bottes. Le chien d’un pêcheur hurle à la mort. Marc l’abat d’un coup de fusil et lance à Xav’ :
- Tiens-toi prêt, c’est elle !
Elle, donc. Une Ophélie. Flottant entre deux eaux comme il sied à une Ophélie.
Ils la mettent en joue, Marc dit :
- Si je savais nager, je la repêcherais au lieu de la flinguer. Je la baiserais, au lieu de...
Xav’ confisque une canne à pêche et entreprend de s’en servir.
- Attends, avant de tirer ! On peut la récupérer, on va essayer avec ça !
Marc tire au moment où Xav’ finit sa phrase. Il lâche, en sus du plomb :
- Trop tard.
Ophélie, criblée comme il faut, s’enfonce dans l’eau du canal (qui instantanément est devenue rouge sur des kilomètres). La caméra s’engloutit avec elle, l’image floufloutte.
Marc émerge au cœur d’une boum, sous l’effet de claques redoublées. Le réveilleur en chef n’est autre que Xav’. Autour d’eux, la fête semble tirer à sa fin.
Xav’ : -‘Culé, tu te l’es tirée !
Marc (voix rendue pâteuse par l’alcohol, tee-shirt maculé, verres renversés, etc.) :
- Quoi ?
- Ophélie. Elle chiale dans la cuisine. T’es vraiment qu’un enculé, c’est la première fiesta que mes parents me laissent organiser, c’est la première fois qu’ils me laissent la baraque, et tout ce que tu trouves à faire, c’est de baiser ma sœur.
- C’est pas ce qui était prévu ? On avait pas dit…
- Pas chez moi. Pas dans ma baignoire. Putain, quand Ophélie t’a conduit à la salle de bain, c’était pour te montrer où gerber, pas pour que…
- Elle m’a tenu la main, ta salope de sœur, pour me montrer la salle de… la baignoire. Elle avait qu’à pas me la tenir.
- Tu sais ce qu’elle a fait ? Tu sais ce qu'elle a fini par faire ? Elle a décroché le fusil de mon père. On sait pas ce qu’elle voulait faire, mais l’a fallu qu’on le lui arrache ! Tout ça pendant que Môsieur comatait.
- O.K. Personne est mort…
- …
- C’est une question, Xav’ : personne est mort ?
- Non. Personne est mort.
- Alors, tu veux bien me faire un caf’, pour m’aider à… Putain, c’est moi l’Ophélie, là, c’est moi qui essaye d’émerger. Aide-moi un peu, bordel, au lieu de m’assommer avec ta morale.
- ... Lève-toi, Marc.
- On fait quoi ?
- On sort. On laisse les autres finir la fête sans nous.
Extérieur jour petit matin :
Ils sortent de la maison des parents de Xav’. Juste à côté, un canal rempli d'une eau grise. En marchant le long de celui-ci, ils croisent des pêcheurs en train d'installer cannes et pliants.

Commentaires
1. Le samedi 22 avril 2006 à 10:51, par Bill Stickers
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