Générique
Style : film à grosse post-production.


1
Extérieur jour. Plan séquence au ras du sol

Un insecte obstiné (une coccinelle) qui avance sur un sol d’herbes (genre microcosmos, l’aventure de la vie, etc…) il franchit les obstacles vaillamment les uns après les autres, les petites herbes qui plient, les pailles qui résistent, les merveilleuses gouttes d’eau géantes qui perlent sous les feuilles veloutées, et dans lesquelles l’insecte vient se mirer. On voit alors son reflet déformé dans la goutte sphérique. Apparaît, toujours dans le reflet derrière l’insecte, une ombre qui descend et grandit, une épaule géante, un sein nu qui s’écrase dans l’herbe et roule sur l’insecte – à la faveur du reflet, passage en caméra subjective. L’insecte s’accroche au sein comme pour se sauver (plein écran, détails du grain de la peau, duvet) il monte sur l’épaule, le long du cou, sur la joue, et vient se pencher au-dessus de l’œil ouvert comme sur un lac : reflet de l’insecte dans l’oeil, retour en caméra objective. Une main masculine qu’on avait entrevue posée sur l’épaule et qui avait essayé de repousser l’insecte au passage vient le cueillir au bord de la paupière et le chasse d’une pichenette. L’insecte s’éloigne d’un vol rapide, il échappe à un oiseau qui piquait sur lui et il accélère en ligne droite.


2
Même lieu, à hauteur humaine

Un pied viril en train d’enfiler une chaussure de sport s’appuie contre le tronc d’un arbre, les clous de la chaussure s’enfoncent dans l’écorce. Une main rapide mais précise attache les lacets. Divers plans de deux personnes qui se rhabillent en vitesse, sous-vêtements, shorts, polos, dossards.
L’homme et la femme, face à face, ils se regardent avec tendresse, mais comme pour vérifier aussi au passage que leur équipement est bien complet. Ils esquissent un baiser, une caresse sur le visage, qui s’interrompent avant d’aboutir :

« On n’avait pas tellement d’avance. »
« Ils ne vont pas tarder. »


3
Retour au vol de l’insecte
(Les plans des scènes 2 et 3 sont montés en alternance)

Fuyant devant l’oiseau, l’insecte survole un chemin et fonce sur une troupe de coureurs qui arrivent en sens inverse. L’insecte vole à hauteur des visages ce qui permet de présenter successivement les personnages. Les trois premiers marathoniens sont un peu détachés. À chaque croisement avec l’insecte il y a un plan de coupe sur leur visage (un arrêt image ? un instant où ils font un geste pour chasser l’insecte qui les gêne ?)
Chaque personnage accomplit le geste qui le caractérise, l’un fonctionnel, l’autre indigné, le troisième évitant… L’expression de leur effort se distingue aussi très nettement de l’un à l’autre : concentration, rage, sub-syncope, selon le cas. On comprend que l’un court son programme, le second court contre le premier, et que le troisième court contre lui-même, qu’il mourra pour se dépasser.
Au lieu d’un numéro, ils ont sur leur dossard leur nom, ou éventuellement leur emploi (au sens théâtral).

Derrière eux vient un peloton sur lequel on ne s’arrête pas, d’où l’on retrouvera plus tard tous les personnages secondaires et les figurants. On ne fait que les apercevoir, sans plus.

Puis les quelques retardataires qui traînent en queue de course.

Pendant tout le croisement de l’insecte et de la course :
bruitages hyper réalistes du vol de l’insecte et de l’oiseau qui le poursuit,
claquements de bec,
ailes vibrionnantes,
roulements de cailloux sur le chemin
vrombissements menaçants de l’insecte contre les visages

Et enfin le dernier coureur, à court d’oxygène, en perdition. L’insecte se pose en plein milieu de son front et, comme si ce choc minuscule suffisait à stopper le peu d’énergie qui reste dans le coureur, celui–ci s’arrête, chancelle et tombe assis par terre. Il passe la main sur son front trempé de sueur. L’insecte grimpe sur sa main et entre dans son champ de vision. Le marathonien se met à le contempler, puis retrouve juste assez de souffle pour lui souffler dessus et le faire s’envoler. Il le suit un instant des yeux, un sourire naît sur son visage, il semble avoir retrouvé toutes ses (faibles) forces. Il se relève et reprend la course, sans voir que…


4

…l’insecte se fait gober par l’oiseau qui le poursuivait.


5

Les deux échappés de la course, homme, femme, de dos. À une cinquantaine de mètres le reste de la course arrive dans leur champ de vision. Ils entrent par la droite de l’écran et courent vers la gauche. On voit la succession des coureurs de profil, ils n’arrivent pas directement sur les deux échappés. Le raccord de séquence se fait au moment où le dernier, celui qui était tombé sur le derrière, est en train de se relever et de repartir en trébuchant.
Les deux échappés s’élancent en oblique à travers les hautes herbes, peut être vont-ils rejoindre la cohorte.

21.04.2006.    22H 22



Chapitre 1 : La rencontre
Style : film à petit budget


6
Extérieur, matin, terrain vague en ville. Au loin, une autoroute en construction ou en destruction. Des immeubles mal en point.

Un homme vient d’installer un appareil photo sur un pied, face à un château d’eau (modèle Duchère). Il cadre la construction et fait un premier cliché.
Puis il enclenche le retardateur et va se mettre dans le champ.
Il se tient bien droit, dans l’attitude la plus posée possible, comme s’il était non pas un homme mais une règle de géomètre dans un processus de visée.
Il ne trouve pas exactement la place voulue, alors il se met à bouger d’un pied sur l’autre à la recherche de la bonne position. Puis il regarde sous sa semelle comme si un petit gravier qui s’incruste pouvait être la cause du problème. Total, lorsque l’appareil déclenche, il est en train de perdre l’équilibre.
Il réarme l’appareil et retourne se placer dans le champ.

Arrivée d’une femme avec un panier à provision, qui semble se diriger vers le château d’eau comme une ménagère qui rentre chez elle au retour du marché. Elle regarde l’appareil, met l’œil dans l’objectif (gros plan de son œil à travers l’appareil) puis contourne le pied et met l’œil dans le viseur. Elle voit l’intrus dans le viseur, comme si elle le découvrait seulement là. Aussitôt elle vient se placer à côté de lui et elle l’interpelle :

Pendant tout le « dialogue », elle va tourner autour de lui en formant une sorte de chorégraphie. Il ne répond que par des expressions de son visage.

Elle : « Vous êtes ? »
Lui : (muet)
Elle : « Géomètre ? »
Lui : (dubitatif)
Elle : « Enquêteur ? »
Lui : (étonné)
Elle : « Architecte ? »
Lui : (dénégatif)
Elle : « Huissier? »
Lui : (Innocent)
Elle : « Acheteur ? »
Lui : (navré)
Elle : « Photographe ? »
Lui : (Sourire)
Elle : « Photographe ! »
Lui : « Photographe »
Elle : « Vous auriez pu demander la permission. »
Lui : « Ha ? »
Elle : « C’est chez moi ici. »
Lui : « Ici ? »
Elle : « Le château. Le château d’eau.  C’est là où j’habite.»
Lui : « O. »
(On ne sait pas s’il dit Haut, Eau ou Oh.)
Elle : « Ça vous étonne ? »
Lui : « O. »
Elle : « Que je vive dans l’eau ? »
Lui : « O. »
Elle : « Vous voulez monter ? »
Lui : « O. »
Elle : « C’est pas si haut que ça. »
Lui : « Ah. »
Elle : « Venez ! »

Ils s’éloignent vers le château. Puis l’homme fait demi-tour, revient prendre son appareil photo sous le bras, tout le paquet d’un bloc sans replier le pied télescopique.


21.04.2006.    23H23



Chapitre 2 : L’itinéraire
Style : film à gros budget
(décors king size, plans tournées par hélicoptère)


7
Sommet du château d’eau.

C’est comme une immense piscine circulaire de quatre-vingt-dix mètres de circonférence entourée d’un trottoir, un anneau de béton large de huit mètres. Cet anneau sert de zone d’habitation. Ici et là des parasols ou des toiles tendues abritent des intempéries. Il y a de mignons rideaux cosy hors sujet fixés à un cadre de fenêtre suspendu entre rien et rien, des tasses fines sur une petite table dorée, un mélange extraordinaire de « bien rangé » et de bordélique, et surtout beaucoup d’espaces vides un peu effrayants. Attention, il n’y a pas de barrière, la terrasse ouvre directement sur le vide d’un côté, sur la réserve d’eau de l’autre.

On suit, sur le béton, tous les légumes sortis du panier de Jouvence (c’est le prénom de la propriétaire). Ils forment une sorte de jeu de piste, un itinéraire qui nous conduit jusqu’au bord de l’eau, et continue même à la surface du réservoir. Les légumes flottent de façon irréelle, presque entièrement hors de l’eau, et viennent entourer Jouvence qui flotte elle aussi exagérément, comme posée sur un matelas invisible. Elle est nue, sans la moindre ostentation, on voit surtout remuer ses petits orteils potelés hors de l’eau. Lux (c’est le prénom du photographe) est assis au bord, les pieds dans l’eau, les bas de pantalon bien roulés sur les mollets, les chaussures à côté de lui, bien rangées, et les chaussettes étalées de part et d’autre.
Il prend un verre, le trempe dans l’eau pour le remplir, boit un grand coup.
Lux : « Rien à craindre ? »
Jouvence : « Des fois je fais pipi dedans. Tout le monde en boit, personne est malade. »

Il installe son appareil et le règle longuement sur Jouvence puis, comme s’il venait d’oublier la photo qu’il voulait prendre, il transporte le tout, jusqu’à l’extrême bord du château d’eau, et tourne son objectif vers l’extérieur.

Il cadre cette fois le morceau d’autoroute en construction ou en destruction, avec une arche interrompue et la chaussée en attente au-dessus du vide, comme un plongeoir géant. Malgré la distance (deux kilomètre ?) et les mouvements de terrain, on comprend que la chaussée suspendue dans le vide se trouve exactement à la même hauteur que la maison de Jouvence.
Entre le château d’eau et l’autoroute interrompue, il y a un immeuble d’au moins un kilomètre de long, bordé d’une esplanade immense.

Lux : «  Cette autoroute, elle devrait aller où? »
Jouvence : « C’est tout le problème. »


21.04.2006.    24H24




Chapitre 3 : Les faux départs
Style : film onirique.


8
Vu du sommet du château d’eau.

Lux fait un zoom avant sur l’arche coupée de l’autoroute. Il croit voir, très lointaine et très petite, une silhouette qui lui fait signe avec un mouchoir, et il lui répond gentiment. En fait, dans le plan suivant, on se rend compte qu’il ne s’agit pas du tout de ça.


9
Sommet de l’arche coupée.

Un homme se tient au bord de la chaussée interrompue, le dos tourné au vide (et, plus loin, au château d’eau). Il agite un immense drapeau de course pour donner le départ. Une trentaine de sprinters s’élancent (ici, des coureurs à pieds – même s’il a été tourné une autre version avec des cyclistes). Les sprinters gravissent la pente à toute vitesse et, lorsqu’ils arrivent à la fin de la route, en ligne et presque simultanément, ils continuent à courir le plus loin possible dans le vide. À quelques mètres de la fin de la route, il y a un ruban d’arrivée qui est suspendu en plein ciel. Les sprinters traversent le vide quasi à l’horizontale, la poitrine arquée en avant, pleine de l’espoir d’aller rompre le ruban d’arrivée en vainqueur. Mais non, un à un ils retombent, sans un cri. Le meilleur d’entre eux vient frôler le ruban, il essaye au passage de le couper avec les dents. Il échoue lui aussi, de très peu. On se rend compte alors que chacun traînait derrière lui une longue corde élastique reliée à la ceinture, et ils se mettent à penduler, vingt ou trente mètres plus bas, chacun au bout de sa corde de couleur différente assortie à sa tenue. Ils restent là, retournant progressivement à l’immobilité, indifférents les uns aux autres et comme insensibles à leur propre sort.
Le starter, qui avait été heurté par un des coureurs au moment de l’arrivée, cherchait depuis lors à reprendre son équilibre au bord coupé de l’autoroute. On devinait ses contorsions à l’arrière-plan. Maintenant c’est sur lui que la caméra focalise, il fait les efforts les plus excessifs pour se rétablir, scène burlesque qui doit être un peu trop longue. Il finit bien sûr par réussir mais c’est alors qu’une plaque de béton craque sous ses pieds pour lui voler son mérite, et il tombe. Heureusement, son drapeau se gonfle dans le vent de la chute, lui permet de se ralentir, et on le voit gagner le sol en douceur.


10
Sommet du château d’eau.

Jouvence est rhabillée, debout derrière l’appareil photographique, elle cherche à prendre un cliché du starter qui glisse malheureusement toujours hors du champ. Toutes les photos sont coupées de travers. Lorsqu’elle renonce et commence à cadrer les hommes suspendus, un mécanisme se met à tendre les cordes et remonter les silhouettes sur le pont, où elles disparaissent, comme escamotées en une seconde.

Lux est couché nu dans la piscine, à l’endroit où il y avait Jouvence. Il regarde les nuages dans le ciel. Il dit : « Il y a longtemps que je n’ai pas vu d’avion. »


22.04.2006.    02H02




Chapitre 4 : Les bouteilles à la mer
Style : film romantique.


11
Réservoir du château. Nuit.

Lux et Jouvence flottent côte à côte dans la piscine. Ils sont habillés tous les deux. Des légumes posés sur le ventre. Parfois ils en prennent un pour le manger. Le reste du temps, ils se parlent en regardant le ciel.

Jouvence : « Photographe de château d’eau ? »

Lux : « C’est ça. »

Silence. Ils mangent un ou deux légumes.

Lux : « Et toi, locataire. »

Jouvence : « Propriétaire. »

Lux : « Ça se peut pas. »

Jouvence : « Tous ces gens qui dépendent de moi. C’est exaltant. Parfois je leur envoie des messages. Un papier enfermé dans une petite bille de verre. Je le jette au fond du réservoir, il s’en va dans les canalisations, il passe au hasard les bifurcations de tuyauterie. Il y en a qui restent coincés, qui n’arrivent jamais à leur destinataire. Ils se recouvrent lentement de tartre au fond d’une cartouche de robinet qui se met à siffler. Un jour il faut changer la plomberie. Mais il y en a qui passent tous les obstacles. Imagine, un matin tu fais couler de l’eau, une bille de verre tombe dans la vasque. Tu regardes à travers, étonné, tu lis : « Je pense à vous. »

Lux : « Moi j’en ai jamais reçu. »

Jouvence : « Tiens. »

Elle lui pose quelque chose dans le creux d’une belle tomate qu’il avait encore sur l’estomac. Il prend la bille de verre entre le pouce et l’index. Il essaye de regarder à l’intérieur. À ce moment là il y a une étoile filante qui passe au dessus de leur tête. La lumière très brève semble éclairer le message, on croit presque lire « Je t’aime » Mais Lux est trop maladroit, il laisse tomber la bille dans le réservoir.

Jouvence : « Tant pis, ce sera pour un autre. »
Lux : « Tu as vu ? »
Jouvence : « J’ai vu que tu étais plutôt maladroit. »
Lux : « Un avion. »
Jouvence : « Juste une étoile filante. »



22.04.2006.    03H03




Chapitre 5 : Nouvelles de la cité
Style : film engagé allégorique, mais à grands moyens quand même.


12

Petit matin.
Une esplanade interminable. Dans son prolongement, comme au centre d’un petit jardin incongru, le château d’eau. À l’autre extrémité, la bretelle d’autoroute en construction (ou destruction - en fait, de plus en plus on constate que la destruction est la plus plausible, ou l’abandon sine die de travaux qui ne seront jamais terminés.)
Tout le long de l’esplanade une barre d’immeuble continue, environ mille mètres de long, animée d’une légère courbe concave. Des dizaines d’entrées s’échelonnent sur la façade.
À l’entrée la plus proche, la silhouette minuscule d’une femme s’avance. Selma.
Zoom avant vers elle, mais pas trop, pour garder la masse écrasante de l’immeuble qui s’étire. C’est une très belle femme noire vêtue de bleu. Rien qu’une blouse fonctionnelle très ordinaire, qui parfois semble devenir une tenue haute couture ou un boubou super élégant. On voit qu’elle est seule, pas une autre présence humaine sur ce kilomètre de béton. Elle tient un balai et un seau de plastique, sans plus de conviction que si c’était des accessoires de théâtre. Elle va commencer à nettoyer ? Non, impossible ! Pas elle toute seule pour un kilomètre d’entrées d’immeubles. On ne voit plus que son noble profil à côté du balai, dont la brosse se trouve à hauteur de son visage. Elle s’exclame, d’une voix très forte, qui contraste avec son élégance, espérant peut-être qu’on va l’entendre dans tous les appartements – à moins que sa voix ne porte jusque dans les bureaux de l’urbanisme :

« Non mais qu’est-ce qu’ils m’ont fait ! Ils sont vraiment dégueulasses. Ils sont vraiment incroyables. C’est incroyable. C’est dégueulasse ! »

On ne voit pas ce qui est dégueulasse.


13

Selma a commencé son travail. Elle est à l’intérieur d’un hall d’entrée, elle nettoie la vitre sur laquelle est peint en gros chiffres le numéro 224. On remarque de nombreux impacts sur le verre. Là où la vitre est fêlée, Selma insiste avec un petit chiffon comme si elle pouvait nettoyer les cassures.
Aucun résultat. Elle crache sur le chiffon et recommence le travail.

De l’autre côté de la vitre, commencent à passer des coureurs en tenue sportive. On dirait ceux qui s’élançaient hier au soir, du haut de la bretelle d’autoroute. D’ailleurs ils traînent derrière eux les  mêmes câbles de couleur qui les avaient empêchés de s’écraser la veille. Les coureurs disparaissent, mais les câbles restent en place, comme la figuration des trajectoires. D’autres coureurs sortent un peu de partout, passent et disparaissent à leur tour, les câbles s’entrecroisent de plus en plus sur l’esplanade en formant une sorte d’œuvre contemporaine involontaire.

On ne cherche pas à expliquer ce qu’il advient des coureurs, lorsque les câbles demeurent devant nous, bien tendus. Peut-être continuent-ils à tirer dessus, hors champ, en faisant du sur-place.


14

Selma continue à frotter la fêlure. Elle retire soudain le chiffon. Il y a du sang dessus, une petite et très jolie tache rouge. Selma porte son doigt à sa bouche.

« C’est dégueulasse. »


15
(La scène de trop à couper au montage et à mettre dans les bonus du DVD collector)
Sommet du château d’eau. Lever de soleil.

Jouvence est en train de prendre son petit déjeuner. Elle mange de bon cœur des trucs agréables,  assise sous un parasol. Lux la prend en photo sous toutes les coutures. Ou plutôt non. On se rend compte dans son viseur qu’il ne photographie pas Jouvence, mais seulement les bonnes choses à manger qui sont étalées sur la table. Une brioche ronde. Un croissant bien aiguisé. Un magnifique verre de jus de fruit avec une paille époustouflante, des poires cuivrées, des pommes vernies, etc…
Enfin il cadre la bouche de Jouvence qui enfourne délicatement un petit bout de chocolat et qui dit, gênée par la nourriture :

« Arrête avec tes photos, tu vas grossir. »


22.04.2006.    10H10



Chapitre 6 : Les innocents
Style : film expérimental


16
Parvis de l’immeuble d’un kilomètre (La barre des mille mètres)

Lux et Jouvence essayent de parcourir cet espace encombré de cordes de couleur tendues en tous sens. Ils escaladent quelques-unes des premières cordes, puis Lux sort un sécateur de sa poche. C’est comme un tour de prestidigitation tant le sécateur est inattendu, immense, au sortir d’une simple poche de format ordinaire. Lux commence à couper un premier câble. Ils passent tous les deux de l’autre côté. Puis Jouvence prend les deux morceaux qui pendent et les rattache ensemble avec un nœud style paquet cadeau,  qui n’a pas l’air très fiable. Sûrement, on ne se jetterait pas du haut de l’échangeur d’autoroute avec une corde rafistolée de cette manière. Le temps que cela a pris à Jouvence pour faire l’épissure, Lux a coupé bien d’autres câbles. Des dizaines. Jouvence enjambe comme une reine les morceaux tombés au sol. Ce sont des serpents foudroyés à sa vue. Elle se retourne et, comme si aucune tâche impossible ne pouvait la rebuter, elle prend les brins et les rattache deux à deux. Seulement elle n’a pas fait attention. Elle a noué entre eux des câbles étrangers, on le voit car les deux bouts ne sont pas de la même couleur. À la fin, elle renonce tout de même, et les deux personnages continuent d’avancer, laissant derrière eux une filature dévastée.


17
Intérieur. Entrée 608. Le numéro apparaît sur la vitre.

Selma nettoie très lentement le sol de cette entrée. Elle ramasse une épingle et la plante dans sa manche. Il y en a déjà deux ou trois plantées là. On voit passer Lux et Jouvence de l’autre côté de la vitre, environnés de morceaux de câbles qui tombent autour d’eux, comme des épis dans un champ fauché.
Selma : « Dégueulasses ! »
Elle sort. Lux et Jouvence lui sourient. Puis ils se détournent et continuent tranquillement leur chemin. Selma regarde l’allée de béton recouverte de câbles coupés, et commence à la remonter en la balayant. Le balai minuscule affronte sans se poser de question le monstrueux désastre des câbles coupés.


18
Parvis de la barre, à hauteur du 224.

On voit sur le sol le mouchoir taché avec la petite goutte de sang.
Lux a installé son appareil photographique et prend le parvis en enfilade. De son côté, Selma a bien avancé, elle a dégagé des centaines de mètres avec son petit balai. On ne sait pas où elle a mis les cordes, car il n’y a absolument plus rien sur la partie qu’elle a balayée.


19
Parvis de la barre

Selma arrive au bout de l’allée. Au bout du kilomètre.
Le sol est entièrement débarrassé de tout. Il n’y a plus qu’une petite épingle tombée qui brille dans le soleil et agace la balayeuse avec un reflet qui vient lui faire cligner les yeux. Elle la ramasse. Elle la plante avec les trois autres qui sont déjà sur la manche de la blouse. Elle essuie ses mains sur ses cuisses. Elle fait demi-tour, le balai à la main, qui se balance nonchalamment comme un sceptre. Le seau toujours vide dans l’autre main. Elle reprend l’allée en sens inverse.

22.04.2006.    14H14



Chapitre 7 : Le mariage
Style : film patriotique américain


20
Parvis, plein midi. Plan aérien.

Selma s’éloigne sur le parvis, perpendiculairement à la barre. Maintenant le parvis semble n’avoir pas de limite dans sa largeur aussi. Venue de là-bas, de nulle part, une voiture arrive droit sur Selma. La caméra descend derrière la marcheuse, jusqu’à hauteur de son épaule. Selma tourne alors la tête vers la gauche. On voit son beau profil et, dans le reste de l’écran, le pare brise de la voiture en train de la croiser, une décapotable avec deux hommes à l’intérieur, l’air aussi sérieux que des tueurs à gage. Ils ne lui jettent pas un regard, concentrés sur leur objectif et protégés par leurs lunettes noires dans lesquelles se reflètent les façades désertes de l’immeuble. On les reconnaît, ce sont deux des marathoniens du générique, le second et le troisième de la course.


21
Caméra embarquée dans la voiture.

La voiture continue d’accélérer, comme pour aller percuter la façade. Klaxon hurlant. Arrive lentement dans le champ, par la droite, tout un cortège de voitures décapotables : un mariage. La voiture des tueurs prend pour cible la voiture de la mariée, la première de la file. On aperçoit les époux à l’intérieur, la robe extravagante qui déborde au dessus des portières, le costume gris acier du marié, les visages tout poncés comme ceux de poupées pas même sorties de leur emballage, les fleurs à profusion, plus que deux enterrements. L’homme, c’est celui qui courait en professionnel, le premier du marathon vu dans le générique. À l’instant où l’accident mortel va se produire, les tueurs font déraper leur auto, ils gesticulent en signe d’allégresse devant le capot de la mariée, lui jettent un bouquet dans l’habitacle, tour complet sur eux-mêmes, plus un quart de tour, ils repartent à contre sens le long de la file d’autos du mariage. Défilé des invités de la noce derrière leur pare-brise.


22
La Mariée dans son auto, plan américain.

Elle brandit le bouquet comme fait un champion à l’arrivée d’une épreuve. Mouvement triomphal de la caméra autour d’elle, enthousiasme. Le décor tourne autour d’elle comme dans un manège.
Passage à une vue en contre-plongée de la façade. Une tête apparaît à une fenêtre qu’on croyait aveugle. Puis une autre tête. Les têtes sortent par milliers des appartements, que tout jusqu’ici indiquait déserts. Puis un million de têtes. Des millions de bras sortent aussi des fenêtres et se mettent à jeter des confettis sur le cortège à mesure qu’il avance. Pluie de confettis. De pétales. Déluge.


23
Parvis désert à nouveau, couvert de fleurs écrasées, de confettis brassés par un peu de vent.


24

Selma, assise à l’écart sur un escalier, devant l’entrée d’une petite maison. On comprend qu’elle est déjà loin, qu’elle ne peut pas voir ce qui se passe sur le parvis.
Selma : « Ils sont dégueulasses. »

22.04.2006.    17H17



Chapitre 8 : Le match de foot
Style : film de guerre parodique et grinçant.

Avertissement : ce film a été tourné sans maltraiter aucun animal.

(L’essentiel de la séquence de match sera coupée au montage. Ne resteront que les scènes indispensables. Un film circulera sur le net, faux pirate vraiment rentable, ne contenant que le match dans sa durée intégrale réglementaire de 90 mn.)


25
Extérieur. Après midi.

Lux et Jouvence, debout à l’extrême bord de l’arche d’autoroute, inspectent le dispositif de l’arrivée du Marathon. Lux tient Jouvence par la main. Il se penche en arrière. Elle se penche le plus possible en avant, vers le ruban tendu dans le vide. Ils ont beau faire, elle ne peut pas atteindre le ruban.

Passent, l’un derrière l’autre, deux hélicoptères qui s’élèvent au-dessus de l’arche d’autoroute et qui semblent voler en direction du château d’eau. Suspendue sous chaque hélicoptère au bout d’un long câble, une cage de football.

Jouvence : « J’avais pourtant dit que je ne voulais plus de foot à la maison. »
Lux : « Tu n’es pas obligée de regarder, aussi. »


26
Sommet du château d’eau. Crépuscule.

Le dispositif a complètement changé (voir schéma.)
L’espace d’habitation a rétréci. Il tient toujours la largeur du trottoir (huit mètres), mais n’occupe plus qu’un tout petit segment de la circonférence, trois mètres au plus large. La limite est fixée par deux cages de foot qui se tournent le dos. Une cage de foot mesurant 7m32,  il ne reste qu’un interstice pour qui voudrait passer de l’appartement au terrain de foot.
Dans l’appartement volume réduit sont assis Lux et Jouvence, autour d’une table basse très dépouillée. Il ne reste presque plus rien autour d’eux. Tous les objets qui s’étalaient hier (parasols, tables, fauteuils, balançoires, lits à baldaquin, ont été entassés sur une sorte de radeau bricolé avec des meubles, et  flottent au milieu du réservoir. La fenêtre aux petits rideaux cosy est suspendue en bordure de l’appartement réduit, côté rue.

Le terrain de foot est donc constitué d’une bande de huit mètres de large et d’environ cent mètres de long enroulée en anneau. De ce fait, les deux extrémités de terrain sont pratiquement au contact, illustration footballistique de la théorie d’Einstein.

Lux s’est installé à égale distance des deux fonds de cage, il peut presque toucher les filets en se penchant un peu, et il regarde alternativement des deux côtés, selon le sens du jeu.

Lux : « On est bien placés, non ? »
Jouvence : pas de réponse.


27
Sommet du château d’eau, terrain de foot. Nuit tombante, puis éclairage artificiel.

La partie :
Les deux équipes sont constituées par la noce qu’on a vu passer tout à l’heure en voiture. Tous les invités sont restés en costume de cérémonie. Smokings tapageurs, souliers vernis, robes longues,  talons hauts.  Le mari et la femme sont les deux gardiens de but. Chacun dans une des cages, presque dos à dos, ils sont à la fois les plus éloignés et les plus proches possible. Le seul espace qui les sépare est celui occupé par l’autre couple, Lux et Jouvence.

La mise en place du match est laissée à des conseillers techniques et ne sera pas détaillée ici.
Noter simplement tout le parti qu’ils devront tirer de la forme spéciale du terrain de Ring Football (modèle breveté).

Règles du Ring Football, adaptées du Football :
-    Lorsque le ballon tombe dans le vide, il est dit « en touche ». Un autre ballon est mis en jeu. Gros stock de ballons dans le réservoir.
-    Lorsqu’un ballon tombe à l’eau, il est dit « en touche » et récupéré dans le réservoir par un « juge de touche » (sa fonction de juge étant devenue plus légère, elle a été confiée à un maître-nageur muni d’une gaffe et rebaptisé « gaffeur »).
-    Les ballons « en touche » sont remis en jeu par un joueur ayant la pointe des pieds à l’intérieur du terrain. Ils essayent de ne pas tomber dehors.
-    Lorsqu’un joueur tombe à l’eau, il est repêché par le gaffeur après un temps de prison dans le réservoir.
-    Lorsqu’un joueur tombe dans le vide il est éliminé jusqu’à la fin de la partie (souvent plus longtemps encore).
-    Il n’y a pas de ballon en corner, tout ballon est réputé sorti en touche.
-    Un ballon qui passe au-dessus des cages continue à jouer devant les buts adverses s’il retombe sur le terrain.

(Merci aux internautes footballeurs de me faire tous les commentaires idoines sur les adaptations de règles que j’aurai pu négliger. Notamment en ce qui concerne la dernière règle ci-dessus et le hors-jeu que j’ai délibérément omis de traiter).


Il y aura donc des joueurs qui tombent dans le réservoir ou dans le vide. Parfois même en essayant de remettre une touche en jeu. Des coups de football inhabituels à foison. Des tricheries inédites. Les gardiens de but qui essayent de s’attraper par le maillot. Les deux joueurs les plus teigneux sont les second et troisième du marathon qui jouent contre la mariée et s’appliquent tout particulièrement à la canonner. Sous leurs plaisanteries terriblement forcées, on devine sans peine la rage des amoureux éconduits.


28
Dans leur appartement devenu minuscule, Lux a placé son appareil en fond de cage pour photographier les buts. Mais il est forcé de le tourner sans cesse de 180° selon les vicissitudes de la partie. Particulièrement au moment où le ballon passe par-dessus les cages.
Jouvence vient faire écran devant l’objectif  pour taquiner Lux.
Petit match entre eux, comme une réduction du grand match de la noce, mais tendre et enfantin quand l’autre tourne au massacre.


29
Progression de l’intrigue.
(Après réception de contrainte de personnage : une photographie d’une petite fille tenant dans ses bras un caniche = Zoé.)

Inconvénient de la forme du stade de Ring Foot : Il n’y a aucune place pour les spectateurs autres que Lux et Jouvence. En conséquence, toute la noce joue. Il y a notamment Zoé, six ans, et son caniche nain Bouboule (voir photo).

-    Le chien s’ingénie à perturber les joueurs, à leur mordre les talons.
-    Les joueurs veulent prendre leur revanche en le confondant avec le ballon. Ils sont aidés par le fait que le chien tout blanc, sauf sa truffe, ses yeux et l’intérieur de ses oreilles qui sont noirs, ressemble assez bien à un ballon de foot bicolore dont il a aussi le format.
-    Zoé cherche à protéger son chien, ce qui l’amène à intervenir dans le jeu et même marquer un but décisif, quoique bien involontaire.
-    À la faveur d’un penalty, le chien se précipite sur le ballon à l’instant du tir et c’est lui qui est bombardé comme un boulet de canon au fond de la cage. Il est ensuite remplacé discrètement par un ballon ordinaire et poussé sous le tas.
-    Les deux buts (petite fille et chien) sont considérés comme valables, d’autant plus facilement qu’il y en a eu un d’inscrit pour chaque camp.

Zoé, presque en larme     : « Qu’est ce qui est arrivé à Bouboule ? »
Le marié, finassant     : «  Tu vois bien, il a marqué un but, comme toi. Tu es contente ? »
Zoé, trompée, réjouie     : « Oui ! »


30
Sommet du château d’eau, terrain de Ring football.

Quand tous les joueurs sont tombés jusqu’au dernier, il ne reste plus que le marié et la mariée. Ils se retournent l’un vers l’autre, mais la distance entre les cages les empêche de se rejoindre. Ils se retrouvent embrouillés dans leur filet comme deux poissons dans un chalut. On entend le bruit d’hélicoptères hors champ, les cages se soulèvent, décollent, et emportent les deux mariés loin du château d’eau, chacun dans une direction opposée.

La petite Zoé est la seule rescapée de toute la noce, elle s’est endormie sur le radeau au milieu du réservoir. Elle serre un ballon de foot dans ses bras, exactement comme elle tenait au début son chien Bouboule.

Ici, Zoé devient par le fait l’enfant du couple tout neuf et encore chaste Lux & Jouvence.


22.04.2006.    19H19




Chapitre 9 : Entraînement à la vie de famille
Style : film familial


31
Matin. Pelouse au pied du château d’eau.
Jouvence, Lux, Zoé.
Jouent à des jeux bénins, pendant que l’un ou l’autre photographie la scène.
La progression des jeux reprend la chronologie à partir d’un tout petit qui ne sait pas encore marcher jusqu’à l’âge actuel de Zoé, comme un condensé de ce qu’ils n’ont pas encore eu l’occasion de vivre ensemble.

Zoé est couchée dans l’herbe, sur le dos, elle gigote pendant que Jouvence lui fait gouzzy gouzzy sous le menton.
Zoé marche à quatre pattes vers Lux. Il lui tend la main, elle se redresse, se met sur ses pieds et avance de quelques pas en s’accrochant à lui, puis elle lui lâche la main et réussit quelques pas toute seule, jusqu’à Jouvence qui l’attend, accroupie les bras tendus.
Jouvence la monte à bout de bras et la balance en riant.
Lux avance à quatre pattes, avec Zoé sur le dos.
Lux la jette en l’air et la rattrape.
Zoé donne un premier coup de pied faible et maladroit dans le ballon en disant : « Bouboule… »
Zoé fait l’avion, l’hélicoptère,
Zoé fait une roulade toute seule. Elle rit de bonheur.
Zoé pousse contre sa mère pour savoir laquelle sera la plus forte.
Zoé fait la roue. Elle n’y arrive pas encore, elle tombe le cul par terre. Elle n’a pas l’air contente. Elle regarde vers le sommet du château d’eau :

Zoé : « J’ai pas compris comment on faisait pour monter là-haut, y a pas d’escalier. »
Lux : « L’entraînement ? »
Jouvence : « Un jour tu te réveilles, tu sais que tu peux. »


23.04.2006.    00H00




Chapitre 10 : L’arrivée
Style : film sentimental.


32
Sommet de l’arche d’autoroute.
La caméra flotte à quelques mètres derrière le ruban d’arrivée de la course et vise le bout coupé de l’autoroute. Pour la première fois on découvre la tranche de béton, avec les fers en attente qui dépassent et quelques graviers en train de se détacher, un filet de sable inquiétant qui coule sans discontinuer.

Lux et Jouvence sont là, couchés sur le ventre, côte à côte, tout au bout de l’arche interrompue. Leur tête dépasse au-dessus du vide. Ils regardent parfois vers le bas. Ils regardent parfois vers le ruban d’arrivée. Au cou de Lux pend une paire de jumelles qui se balance, retenue par une bride. Le sol est très très lointain. Tout en bas, juste en dessous, deux personnes marchent sur l’aire de béton. On dirait qu’elles avancent l’une vers l’autre.  Lux porte les jumelles à ses yeux.


33
Vue aérienne.
Zoom avant sur les silhouettes minuscules.

On reconnaît Selma, la femme qui nettoyait l’esplanade et les entrées d’immeuble. L’homme qui va dans sa direction, c’est le marathonien du « générique », le dernier de la course, celui qui a été renversé par le choc avec une coccinelle.
Ils s’approchent de plus en plus l’un de l’autre, mais on se rend compte maintenant qu’ils ne sont pas sur la même ligne, que leurs trajectoires ne peuvent pas se rencontrer.


34
Caméra à hauteur humaine.
Selma et le dernier marathonien.

En réalité, ils ne sont séparés que de quelques mètres. Si seulement ils dirigeaient leurs yeux vers ceux de l’autre, au lieu de les tenir comme ils font : elle qui fixe sur son but un regard digne et hautain, lui qui baisse la tête vers le sol pour ne déranger personne.
Ça y est, ils viennent de se croiser, en réussissant à ne pas échanger un regard, alors qu’ils semblent tellement seuls. Tout montre à quel point ils se sont contraints pour ne pas se voir.


35
Lux et Jouvence.
Même position.
Lux passe les jumelles à Jouvence. Pendant la manœuvre, l’instrument leur échappe et tombe du haut de l’arche, droit sur les deux piétons en train de s’éloigner l’un de l’autre.

On suit la chute des jumelles, qui s’écrasent à mi-distance de Selma et du dernier marathonien avec un bruit explosif. Les deux passants se retournent. Ils regardent l’objet pulvérisé. Ils regardent en l’air, là d’où est tombé l’objet. Ils se regardent enfin l’un l’autre. Ils s’accroupissent presque ensemble autour des débris, pour les examiner. Ils s’adressent la parole !


36
Lux et Jouvence redescendent en courant la chaussée d’autoroute. Ils courent de front. La caméra les précède et les garde cadrés de face. Ils parlent sans ralentir leur allure.

Lux : « Il faut de l’entraînement. »
Jouvence : « Un matin tu te réveilles… »
Lux : « Ce matin, je me suis réveillé tout à fait normalement. »
Jouvence : « Tu me sembles un peu mieux réveillé que d’habitude. »
Lux : « On n’a pas d’habitude. »
Jouvence : « Je te connais bien, aller. »
Lux : « Ah oui ? Qui suis-je ? »
Jouvence : « Un photographe. »
Lux : « Peuh. »
Jouvence : « Un photographe. »
Lux : « Un photographe de châteaux d’eau. »
Jouvence : « Je t’ai vu photographier tout et n’importe quoi. Un panier de légumes.»
Lux : « Au pied d’un château d’eau. »
Jouvence : « Une partie de football. »
Lux : « Au sommet d’un château d’eau. »

Un silence.

Jouvence : « Tu es énervant. »
Lux : « Parce que tu n’as plus d’arguments… »
Jouvence : « Pas du tout. Tu m’as demandé : qui suis-je ? Je te réponds : énervant. »
Lux : « En fait, j’avais toujours voulu photographier des châteaux d’eau, et j’avais remis à plus tard. Hier, c’était la première fois. »

Jouvence : « Enervant. »

Ils s’arrêtent. Ils sont arrivés au bas de la pente. Ils s’embrassent. Ils disent qu’ils ont pris assez d’élan. Ils font demi-tour et accélèrent en direction du sommet de l’arche.


37
Zoé, dans le jardin au pied du château d’eau.
Elle joue avec son ballon. Elle le jette en l’air. Il retombe tout le temps. Elle regarde le sommet du château d’eau. Elle ne voit toujours pas l’escalier.


38
Lux et Jouvence courent vraiment très vite, comme deux champions coude à coude. On les reconnaît maintenant, ce sont les deux échappés du marathon du « générique », ceux qui s’étaient arrêtés de courir pour faire un câlin. On reconnaît la main de Lux, l’œil de Jouvence, le même reflet de coccinelle, la même courbe d’épaule. Ils accélèrent encore. Ils atteignent le sommet de l’arche, ils s’élancent dans l’espace. Ils rompent le ruban ensemble et poursuivent leur course en plein ciel.


39
Selma et le dernier du marathon. Debout face à face. On les voit de trop loin pour être sûr de ce qu’ils font. Ils se donnent peut-être quelque chose. Ils se donnent sûrement quelque chose.
On dirait que dans le ciel, derrière eux, passe un avion. Ou une comète.


40
Lux et Jouvence atterrissent dans le réservoir du château d’eau. Ils ont perdu leurs vêtements pendant le trajet, maintenant ils se baignent tous deux dans la piscine et batifolent comme Adam et Eve au jardin d’Eden.

Les meubles ont repris leur place d’avant le match de foot. Zoé se tient sous un grand parasol blanc. On ne sait pas comment elle est arrivée là. Elle est accoudée à la fenêtre hors sujet qui reste immobile toute seule en l’air.

Zoé a vu ses parents tomber dans l’eau. Elle est gênée qu’ils batifolent, et surtout qu’ils soient nus.  Elle leur tourne le dos, elle joue avec son ballon, puis elle n’y tient plus, elle se plante au bord du réservoir et balance son ballon dedans pour éclabousser Lux et Jouvence.



23.04.2006.    07H07



Générique de fin



41
Intérieur, matin, un appartement plutôt déglingué.

Le dernier du  marathon se regarde dans son miroir. Il vient de se réveiller. Il se frotte le front là où il a été heurté par la coccinelle. Il y a une petite marque qui ne veut pas s’en aller.
Sur le lavabo, un bocal à poisson, vide, qui présente la taille réglementaire d’un ballon de football. Au fond du bocal, une brosse à dent, toute seule, les poils très usés.

Le marathonien se brosse les dents. Il se rince la bouche directement au robinet.
On voit son reflet dans le miroir. Il a encore une grande gorgée d’eau dans la bouche, il hésite à la cracher, il tourne la langue, il a senti quelque chose d’inhabituel dans l’eau. Il met deux doigts dans sa bouche, l’eau lui coule à l’extérieur avec des traces de dentifrice. Il retire ses doigts. Il regarde ce qu’il a trouvé : une petite bille de verre. On voit la bille dans le miroir, avec à l’intérieur une phrase à l’envers qu’on ne peut pas encore lire. Puis on voit la bille en direct et on lit : « Je t’aime »
Le dernier du marathon pose la bille de verre dans le bocal à poisson. Il emporte le bocal contre son cœur jusqu’à la cuisine et le place en plein milieu de la table. Puis il nettoie bien la table, tout autour du bocal, et même dessous.


42
L’escalier, et la suite, plan séquence.

Selma monte l’escalier. Elle tient son éternel seau en plastique à la main, couleur très vive, tout neuf, il n’a jamais servi, mais cette fois on comprend qu’il est plein, qu’il est lourd.
Elle arrive devant la porte de l’appartement n°56. La vieille porte râpée s’ouvre pour elle automatiquement, Selma entre, passe un couloir étroit, arrive à la cuisine. Le dernier du marathon est debout à côté de la table, sérieux comme un petit soldat qui attend une décoration.
Selma vide son seau dans le bocal. Une belle fontaine d’eau coule dans le bocal. On voit couler beaucoup plus d’eau que ne peut en contenir le bocal, mais pas une goutte ne se répand à l’extérieur.
Puis, emporté par le flot, un magnifique poisson multicolore bascule dans le bocal et se met à remuer pour trouver sa place.

Selma s’approche du dernier marathonien. Elle lui nettoie le front avec un petit mouchoir. Ça y est, il n’y a plus de marque.




42 ½

Un énorme camion blanc (une toupie à béton) monte la pente de l’arche inachevée. On ne voit pas ce qui est inscrit sur la toupie qui tourne un peu trop vite, mais il y a un texte en grosses lettres.

Pendant le trajet, il arrive que par un effet d’optique curieux le camion se mette à ressembler à un éléphant blanc. Sensation fuyante, insaisissable, et légèrement exaltante. (La bande-son contribue notoirement à cette impression) Lorsque le camion arrive au sommet, instant d’hésitation, la toupie ralentit suffisamment pour qu’on puisse lire :


MODERN EDEN
BTP productions


Le camion fait demi tour devant la coupure de la route. Pendant le bref temps où il manœuvre (un seul virage sans marche arrière) il se transforme visiblement en éléphant blanc, puis redevenu simple camion à béton il redescend la pente.


23.04.2006.    14H14




Remerciements :
(Les remerciements défilent sur la toupie du camion à béton, cadrée plein écran)


Nadyne
Wilfrid
Denis
Barbara
Joseph
Nathalie
Simon
Séléna, préparatrice physique
Pierre
Pierre Evrot
Fafa
Caro
Bachir
Béton Bouygues
Bill Stickers
Fredéric Houdaer
Fillasse
Les Joss&Rav (Michèle, Jacques, Isa, Odette, et Roger)
Elise Atini
Chantal
Noémie
Lucie
Célestin
jbz
simpleappareil
vilain petit canard
Messieurs Price et Lidl
Clody
Qiroucomoa
Leïla Lovato
Le concombre masqué
Marc Chinal
Judith Lesur
Seb Chambe
Hervé
Pierre Olivier Dittmar
Marion A
papa
maman
mes sœurs
mon frère
Jacques Martin
Xavier Picou
Jean-Paul Belmondo
Alain Delon
Casimir
Kant
Jüng
TF1
France 2
France3
Valérie Sourdieux
France4
France5
M 6
Canal plus
TLM
Stéphanie Lefort
Nath Vidal
Elisabeth Rull
jdm Pouzadoux
Marlène Saldana
Marion Dumas
Anne Marie Bonjour
Cie des Zonzons
Hervé-Patrick Martin
Anne Bens
bernechifflot
axism
Disthène
Serge et Anne Lebecque
Nicolas
Maxime
Margaux
Carine Pauchon
Christophe Thollet
Manoelle Vienne
Françoise Lalot

(Remerciement particulier à Denis pour l’établissement de l’ordre alphabétique.)



Le défilement de la liste s’accélère, zoom arrière, on découvre le camion en train de foncer vers le bout de l’arche, il devient complètement éléphant blanc et s’arrache au-dessus du vide…


Patrick Ravella
21-23 avril 2006
Appartement 56
Bureau des Hauteurs



Chapitrage



   Générique

1 La rencontre
2 L’itinéraire
3 Les faux départs
4 Les bouteilles à la mer
5 Nouvelles de la cité
6 Les innocents
7 Le Mariage
8 Le match de foot
9 La vie de famille
10 L’arrivée

Générique de fin




Contraintes
Lieu de départ : arche d’autoroute coupée au milieu.
Lieu d’arrivée : Escalier.
Personnage additionnel : petite fille au caniche.