END ZONE (Version définitive)
Par Xavier Picouf, dimanche 23 avril 2006 à 14:21 :: Marathon :: #358 :: rss
Silence.
Une route, la nuit, éclairée par des phares.
Le marquage au sol défile rapidement...
Au loin, les lumières d'une ville.
A intervalles réguliers, un bip, qui seult, comme un soupçon de vie.
Le marquage au sol défile rapidement...
Un véhicule, en face, qui passe en feux de croisements.
Les bips sont plus espacés...
A mesure qu'ils se font plus rares, leur son devient plus grave, plus sourd, martèlement disparate qui rend l'image floue, comme un pas lourd ébranle un plancher.
Aux pupilles lumineuses du véhicule qui arrivait en face succède une forme incandescente filamenteuse...
Le marquage au sol défile au ralenti, sous les coups de boutoirs de ce battement qui gronde, déforme le silence...
La route et le son cèdent la place à un électrocardiogramme.
Un nouveau - né sur une table de réanimation, une sonde d'intubation jusque dans la trachée. Autour de lui, des infirmières, un mèdecin qui s'affairent.
Pulsation régulière...
Voix-off du mèdecin : "Les inquiétudes que vous éprouvez sont normales... Mais maintenant, vous devez vous rasséréner, vraiment... La détresse respiratoire du nouveau-né est un symptôme, je n'irais pas jusqu'à dire fréquent, mais en tout cas en ce qui concerne votre enfant, l'affection est bénigne, et sans conséquences préjudiciables... L’inhalation de liquide amniotique s’explique parfois par le fait que l’enfant est pressé d’accéder aux voies aériennes. Réjouissez-vous, il avait hâte de rencontrer ses parents…""
Des années plus tard, un jour de beau temps.
La vie d'une cafétéria qui s'écoule, agitée, entre brouhaha et senteurs de moka.
Soudain...
Un décollement... De plèbe...
Autant dire toute une petite famille assise sur la banquette adossée à celle qu'a choisi l'homme qui vient de rentrer, soulevée, comme par une lame de fond, une vague énorme. Même à trois, impossible de faire contre-poids lorsque l'homme s'installe à sa table...
-"Papa, le monsieur derrière toi, je crois que c'est un géant!" crachouille un petit garçon, les mains semi en porte-voix, moitié 'c'est-un-secret', et surtout, les phalanges dégoulinantes de sirop d'érable... Le père assis en face, semble un peu gêné par l'indiscrétion de son rejeton à la casquette vissée sur le crâne :
-"Finis ton petit déjeuner tu veux..."
Mais l'enfant ne s'en remet pas, le monsieur est tellement balèze, que ça excuse même le fait qu'il en tatoue sa visière d'une empreinte de doigts graisseux...
-"Mais, je te dis... Vraiment...
-"Arthur... Ca va, merci, on a comprit..."
Pendant ce temps, le monsieur en question s'est calé sur le cuir tout en pianotant sur son cellulaire, tandis qu'une serveuse lui apporte du café...
Bon timing, il était justement en train d'y penser...
-"Merci
-Je vous en prie monsieur..."
Et en plus, la fille a un sourire de feu...
-"Quoi de neuf C-A-S-S-I-U-S??? J't'ai vu mec! Hé, entre nous... Ca fait deux mois et demi que j'me farcie leurs pancakes rassis quasiment tous les matins rien que pour décrocher un rencard avec elle, alors tu viens pas me torpiller sur ce coup, tu seras bien cool...
-"Yeeeaaah... C'est pour ça que tu m'as donné rendez-vous ici, hein? Putain, mais t'es vraiment un renard des surfaces toi, j'arrive pas à comprendre comment ta femme t'a pas encore té-sau... Qu'est-ce que t'as? Oh! Marvin!"
Marvin reste figé, le regard lointain, la bouche entre-ouverte, on dirait un des "Three stooges"... Puis il se met à rire...
-"C'est le gamin derrière toi... Il me fait délirer... Il bloque sur nous comme un p'tit mothafucker...
-"P't'être qu'il a jamais vu un re-noi teint en blonde comme toi...
-"Barre-toi Boy George... Avec ta lèvre tuméfiée là, on dirait que tu t'es flanqué du rouge à bouche!"
Marvin se met alors à fredonner : "Do you really want to hurt me", en parodiant le chanteur... Son compère s'en tient les côtes:
-"Oh putain arrête tout là, j'crois que j'vais pizzater la ble-ta, j'te jure...
Marvin se dépasse, dans la meilleure imitation qu'il ait jamais faite de Boy George, version ridicule... On dirait que Cassius ausculte la table... Il est littéralement plié en deux. Enfin, après l'émergence de crampes à l'estomac, et avant la déchirure des zygomatiques, il se redresse subitement, désignant le poignet de son ami:
-"Putain mais on est super à la bourre là! Regarde l'heure qu'il est!
- "Meeeeeeerde!!!!!!!!"
La monnaie s'abat sur le formica, et cette fois c'est un cyclone qu'essuient le père d'Arthur et ses deux soeurs, au moment où les deux complices se lèvent. Le petit garçon regarde s'éloigner ces deux grands bonshommes, perdu dans ses rêves...
Le cabinet du docteur Kowalsky, deux jours plus tard.
-« Si tu veux bien enlever ta chemise et tes chaussettes… Tu t’allonges… Tu verras il n’y en a pas pour longtemps. Ca ne fait pas mal non plus.
-« C’est quoi ?
-« De la pommade à l’eau, c’est juste un peu froid. Mais ça part facilement… Les électrodes que je t’ai mis aux poignets, aux chevilles et sur le torse vont nous permettre de lire comment fonctionne ton cœur. Ce creux que tu as là, ce petit renfoncement de la cage thoracique, n’est pas grave, mais si effectivement tu as ce qu’on appelle un ‘souffle’ au cœur, et c’est très courant rassure-toi, il faudra quand même prendre quelques précautions…
-« J’vais aller à l’hôpital ?
-« Oh non… Par contre, tu devras éviter certains sports ; la boxe par exemple, il vaut mieux se garder de recevoir des chocs violents au niveau de cette zone… »
Fin de l’examen. Le docteur tend des mouchoirs en papier à Arthur pour qu’il retire le surplus de baume qui court le long de sa peau. Avec ces petites lunettes et sa moustache, le garçon trouve que le médecin ressemble à un hibou savant. Surtout, il se demande bien si il l’a jamais vu vêtu autrement qu’avec ce costume et ce gilet gris, hiver comme été… Pourtant, si Arthur se sent rassuré quand il est avec le docteur Kowalsky, c’est parce que Kowalsky ne change jamais justement; c’est une balise, un point de repère pour le petit garçon. Kowalsky est un docteur à l’ancienne. Un jour même, Arthur et sa naîveté d'enfant en vinrent à cette conclusion : Le docteur Kowalsky ne change jamais de garde-robe parce qu’il passe tellement de temps avec ses patients qu’il n’a plus le temps de rentrer chez lui… Et puis, Kowalsky était le médecin de la mère d’Arthur et ça, l’enfant y pense souvent…
-« Je pourrais faire de la gym?
-«Oui… Bien entendu… Tu n'as qu'à faire un sport qui appele à la concentration, à la précision comme du... Tir à l'arc..."
Arthur semble déçu par cette réponse... Aucun des athlètes qui orne les murs de sa chambre n'est un Guillaume Tell. Le docteur adresse au garçon en guise de salut, un regard par en dessous les ‘binocles’. En quittant la pièce, l’enfant retrouve finalement son sourire de petit lutin espiègle… Car Kowalsky, se dit-il, ressemble définitivement vraiment trop au maître d’école dans Calimero…
Le bruit d'un moteur.
Une route, la nuit, éclairée par des phares.
Le marquage au sol défile rapidement...
Au loin, les lumières d'une ville.
A intervalles réguliers, un bip qui s'allie au rugissement de la Jaguar transgressant l'obscurité.
Le marquage au sol se tempère.
Un véhicule en face, qui passe en feux de croisements.
Les bips se font plus pressants...
Cassius, le molosse de la cafétéria, décroche son téléphone cellulaire.
-"Yes... Attends, j''entends rien... Ah! C'est toi man... Non, j'suis pas encore en ville... J'me suis tapé leur batterie de tests... Quoi??? Ouais tranquille, j'ai couru sur un tapis pendant trois quarts d'heure... Toutes les dix minutes, ils augmentaient la résistance... Naaaan! C'est pas le même genre de 'businesseux'... Tant qu'j'assure, eux, ils s'en branlent tu vois... Et puis ils m'ont branché avec un bonhomme spécialisé dans le délire, mais j'te raconterai... T'es où là? Quoi?! J'entends que dalle putain... Hein!??? C'est pas vrai, t'as réussi à avoir des gâches! Je fonce... Hé! Marv'...! Spéciale dédicace tonton!"
Au moment où le véhicule qui arrivait en face parvient à sa hauteur, Cassius prend un instantané avec l'appareil intégré à son téléphone portable. Il jette un coup d'oeil furtif à la photo qu'il vient de prendre, tout en recollant à l'accélérateur. Entre la vitesse de l'autre véhicule et les soubresauts générés par sa conduite, le cliché propose une image étonnante. Deux mots lui sautent à l'esprit :diode et tentacules. Sur la photographie, une mygale phosphorescente semble avancer dans la nuit.
Une fin d’après-midi comme tant d’autres...
Arthur rentre de l’école avec ses sœurs. Mais en arrivant chez lui, après avoir tourné la clé dans la serrure, il s’aperçoit qu’il est seul ; ses sœurs ont disparu. Il pensait également avoir un sac à dos, mais il a dû le poser tout de suite en rentrant car il ne le porte plus. Il traverse le couloir, passe devant la cuisine, mais il a l’impression qu’on lui a lesté les chevilles tant il se sent ralenti dans sa progression, acculé par l’atmosphère qui règne dans chacune des pièces qu’il visite. Son petit corps ploie sous l’action d’une force invisible… Presque par réflexe, il tente de prendre appui sur les murs, mais ceux-ci semblent poreux, suintants, comme si la maison s’était transformée en un organisme malade. Aucune prise n’est possible, il ne parvient même pas à emprunter les escaliers qui mènent à sa chambre. Un autre phénomène angoisse le petit garçon. Malgré le jour encore jeune, l’obscurité règne, ce qui est assez inhabituel. Il voudrait réclamer de l’aide auprès de ses sœurs, de ses parents, mais la maison semble déserte, vide, de sens, d’amour, et de certitudes… Son instinct le pousse désormais à hurler sa peur, mais ses cordes vocales ne vibrent plus… Il est muet. Impuissant comme un archer sans flèches face à cette présence à la fois menaçante et familière… Le docteur Kowalsky.
Le docteur Kowalsky se tient là, dans un coin du séjour. L’expression de neutralité qui transpire de son visage est restée la même, mais cette fois-ci, Arthur n’y trouve aucun réconfort. L’enfant sait pourquoi le docteur lui fait signe d’approcher ; au fond de lui, il connaît les raisons de la présence du médecin, il connaît le dénouement de cet épisode. Par la main, il saisit l’enfant qui se laisse attirer, comme un aimant, vers l’unique exhalaison de luminosité que prodigue le corridor… Kowalsky le conduit à la salle de bains. Arrivé sur le seuil de la porte, le jeune garçon est proche de la rupture. Il lui semble que son petit corps va exploser sous la pression du déluge qui menace de s’abattre sur lui d’un moment à l’autre lorsque le médecin poussera la porte d’un revers de manchette, avec toute la résignation que l’enfant lui connaît…
Arthur trouvera sa mère dans la baignoire, où elle se sera écroulée environ dix heures plus tôt, terrassée par un arrêt cardiaque, alors qu’elle était en train de se préparer pour partir travailler, et qu’Arthur, les fillettes et leur père viendraient de quitter la maison les un après les autres, chacun partant à l’assaut de sa journée. Si elle n’avait pas été seule au moment du drame, elle aurait peut-être accueilli son fils ur le perron. Mais le vrai coupable de ce qu’il s’est passé, c’est le docteur Kowalsky, maintenant Arthur en est sûr. C’est lui qui devait soigner sa mère ; le même docteur Kowalsky qui garde Arthur de faire ceci ou cela…
Alors l’enfant se jette sur le médecin, pour le griffer, le mordre, lui faire payer...
Et surtout ne plus voir ces jambes habillées de bas et de chaussures à talons dépasser de la baignoire.
Arthur se réveille brutalement, en sursaut, et en hurlant à qui viendrait l’extirper du pire cauchemar de sa vie.
Un appartement au onzième étage, en plein centre-ville.
Dehors, la pluie s’écrase contre les vitres.
La radio surplombe les débats entre Marvin et Cassius. Le premier paraît tendu. Il arpente son salon, une télécommande à la main histoire de baisser le son selon qu’il fait valoir ou non ses arguments. Cassius est avachit dans un canapé en cuir. Le stress de son interlocuteur ne semble avoir aucune emprise sur lui. Entre les deux hommes, une table basse jonchée des restes d’un Indien take-away.
-« Ecoute, je comprends pas pourquoi tu flippes Marv’. Quand ça m’est arrivé, j’étais vraiment claqué man. En ce moment j’suis en pleine bourre, t’es le premier à le savoir… Alors maintenant, y’a p’t’être autre chose derrière nos discussions…
Du Cassius tout craché. Toujours à essayer de prendre l’adversaire à contre-pied, comme dans ces techniques d’art martial qui consistent à utiliser l’élan, la force de l’opposant… Un opportunisme que Marvin n’est vraiment pas d’humeur à supporter aujourd’hui…
-«…
-« Non, non mais attends, laisse-moi finir, après tu me diras c’que t’en penses… Tu sais bien que toi et moi, on est lié comme les doigts de la main, de ce côté là y’a pas de problème. Maintenant, si t’as d’autres propositions, ou si tu veux pas t’engager davantage à cause de cet incident ‘MINEUR’, ok… Chacun est libre, ça remet pas notre amitié en question… Mais traîne pas les baskets derrière nous, faut qu’je fasse tourner mon moulin moi…
-« Cassius… Tu commences à me les briser mec… Tu veux rien entendre ! Bien sûr que non je mise sur personne d’autre, j’suis ton agent, et si j’avais un filon, j’en discuterais avec toi mais de toute façon, t’es dans la zone… T’es pas loin d’être le meilleur… Et en plus, t’es mon socc’, pas de bisbille là-dessus, entendons-nous bien… J’te parle de quelque chose de beaucoup plus important là, quelque chose qui semble te dépasser en plus, et ça, ça m’emmerde…
Dans son sofa, Cassius, l’oeil amusé fait semblant d’écouter Marvin. De toute façon, il s’en tiendra à la ligne de conduite qu’il s’est fixé, et il sait pertinemment que son associé le suivra. Leur échange lui rappelle un combat de béliers qui fortifient leur cornes en se frottant l’un à l’autre… Mais qui font partie du même troupeau..
.
-« De toute façon, j’ai rien, c’était qu’une fausse alerte, mes boss me l’ont dit la dernière fois qu’ils m’ont fait passer une série d’examens et…
-« Arrête tout de suite de me prendre pour un lapin de trois semaines Cassi-boy… Tu vas pas me la faire à moi, j’sais très bien comment ça marche… Ces pourris vont pas te faire sortir de piste, ils ont besoin de toi, et en plus tu le sais… Trop d’ailleurs, voilà où il est le problème…
-« Putain mais détends-toi merde ! J'te l'ai dit, j’ai rendez-vous chez l’autre toubib là, un polak où j’sais pas quoi… "
Fin d’après-midi.
Le temps s’éclaircit.
Le docteur Kowalsky, assis à son bureau, rédige une lettre...
Il attend son dernier rendez-vous de la journée. Sa secrétaire est déjà partie… Le téléphone sonne. Il décroche : le rendez-vous ne viendra pas. Le médecin reprend le cours de ses lignes :
Voix-off du médecin : « Aujourd’hui, le miroir de la prudence s’est brisé en mille petits fragments d’existence, fauchées par le rythme que s’imposent les hommes de notre temps… L’Ouroboros est l’éternité… Le serpent qui se mord la queue représente le cercle de la vie qui ne cesse de s’interrompre pour mieux redémarrer. Et bien, savez-vous à quoi je pense lorsque je regarde le caducée, l’emblème de ce pourquoi je me suis toujours battu, le symbole de toute ces années de sacrifices ? Je pense effectivement à un serpent qui se mord la queue. Mais ce serpent-ci est un serpent à sonnette, qui étouffe lui-même l’alarme qu’il déclenche… Les hommes ne savent ni écouter leurs corps, ni entendre leurs cœurs. Leurs propres organes sont pour eux un mystère, comment pourraient-ils s’arrêter sur leur prochain ?
Je me suis efforcé à consacrer du temps à leurs maux quand la plupart de mes confrères soignaient tout et n’importe quoi, confondants les vies les unes entre les autres, expédiant les cas qui se présentaient à eux… Même celui qui est dans le besoin attend une réponse immédiate, le remède miracle qui ne le mettra pas en retard dans sa course à l’existence ! Je cherche le sens de tout cela, et je ne le décrypte pas dans ce besoin obsessionnel que chacun éprouve à se sentir vivant… Puisqu’il nous faut d’abord apprendre à rester en vie. Nous n’avons même plus conscience que nous sommes… Nous courons, pour fuir ce monde qui nous fait certainement peur parce qu’il nous échappe… Mais nous perdons le contrôle. Nous mourrons d’un excès de vitesse, comme si des mains trop nerveuses s’amusaient à faire tourner une mappemonde si vite qu’elle finirait par se décrocher de son socle… Comme un cœur qui lâche, ivre de trop vivre… »
Demain, le docteur Kowalsky ne remettra pas les pieds dans son cabinet. Ni le jour suivant d’ailleurs…
Marvin est chez lui.
Il consulte sa messagerie sur son téléphone portable.
Il tombe sur un message de Cassius :
Voix-off de Cassius : « Yo Marv’, Cassius à l’appareil… Ecoute mon pote, j’ai pas pu aller au rendez-vous chez Kowalsky… J’vois déjà la gueule que tu tires, mais j’ai eu un empêchement… Aller… C’est pas la mort… J’irais une prochaine fois. Peace Marv’ ! Et arrive pas en retard soir-ce, tu sais que ça me stress et après, j’fais n’importe quoi… »
Marvin décroche le téléphone de son oreille bardée d’un anneau en argent… Son geste est lent, son mouvement, désabusé. Il se laisse choir dans un fauteuil en cuir après avoir posé son téléphone portable sur la table basse. En écran de veille, la photo d’autoroute prise de nuit par Cassius l’autre soir. Bip du téléphone qui signale : « battery low », et s’éteint aussitôt…
Les commentaires d’un match de football américain braillent dans un poste de télévision…
Voix du commentateur : « … and he reaches the end-zone scoring an extraordinary touchdown after a 69 yards runnin’ ! Ooooh what a wonderful player Larry !... »
Les yeux rivés sur l’écran, Arthur en pyjama, ne loupe pas une miette de ce spectacle qui le fascine… Non loin de là, des rires retentissent. Ses sœurs prennent un bain…
De l’autre côté du téléviseur, le commentateur exalté, profite de la mi-temps pour revenir sur les stats du joueur Stelli qui réalise un match exceptionnel… Arthur ne se lasse pas de revoir les ‘highlights’ du n°8 qui se déplace « comme un chat » se murmure le petit garçon…
Pub.
Arthur se redresse, commence à s’agiter, mimant les meilleures actions de sa nouvelle idole avec le plus petit coussin du canapé calé sous le coude, pour faire le ballon… Le match est en train de reprendre, mais le petit garçon ne s’en est pas encore aperçu…
Sur le terrain, Stelli entame une course de plusieurs yards, tel un félin, les yeux rivés sur sa proie de cuir… S’il intercepte le ballon une nouvelle fois dans la zone ‘d’en-but’, la ‘eeeeeeeeeennnnndddd zoooooone’ comme l’hurle le commentateur, c’est le touchdown et la victoire assurée…
Lancé comme un bolide, il aperçoit par dessus son épaule le missile tant convoité. Il est dans le bon timing. Il intercepte…
Un stoppeur énorme lui barre la route, au moment ou il se retourne… Le choc est d’une violence inouïe. Son casque vole, il se fait retourner comme une crêpe… Sonné, il peine à se relever et y parvient au prix d’un effort palpable même au travers des pixels. La réalisation se focalise sur le joueur, de dos, qui va chercher son casque à quelques mètres de là, puis sur l’échauffourée qui éclate à l’initiative de certains de ses coéquipiers qui veulent lui faire justice… En quelques secondes, la pelouse du stade devient le théâtre d’un véritable combat de gladiateurs en armure moderne… Les arbitres rencontrent toutes les peines du monde à séparer les deux équipes composées en grande majorité de joueurs avoisinants les deux mètres pour 110 kilos…
Dans son salon, Arthur qui a rejoint le court du match est intenable, excité à l’extrême par ce spectacle. Il file des coups dans le vide, se jette sur le canapé… Son père, qui vient d’en terminer avec les fillettes, le somme de se calmer avant de lui rappeler que cinq minutes plus tard, il devra être au lit. Brusquement, l’enfant se fige… Tandis que les évènements s’apaisent sur la pelouse, les caméras sont de nouveau braquées sur le joueur Stelli, toujours casque à la main, qui peine à retrouver son souffle…
-« Papa, papa ! C’est le monsieur du restaurant de l’autre jour !
Le père d’Arthur en traversant le séjour, kidnappe son fils sur son passage en l’arrachant au téléviseur. Dans ses bras, l’enfant s’agite. Arthur se souvient très bien de Cassius et de sa stature impressionnante.
-« Papa, c’est le monsieur du restaurant !!! »
-« Ah… Mais c’est super ça…»
Toute la petite famille grimpe les escaliers.
Le téléviseur au salon est resté allumé.
Le match a repris.
Au premier engagement, un joueur pourtant libre de tout marquage, s’effondre alors qu’il entamait sa course. C’est le numéro 8, Cassius Stelli, qui est pris de convulsions. Les spasmes s’estompent rapidement. Il reste allongé sur la pelouse. Les arbitres demandent aux autres joueurs de s’écarter pour lui faire un peu d’air tandis que les médecins du stade tentent de lui ôter son équipement, non sans mal. L’un d’entre-eux entame un massage cardiaque tandis qu’un second prépare une intubation. Cassius est pâle et ses yeux sont révulsés.
Les commentateurs rappellent que quelques mois plus tôt, le joueur avait échappé de justesse à un accident de voiture alors qu’il avait eu un malaise en pleine nuit au volant de son véhicule…
Au même instant, des bruits de pas dans l’escalier.
Le père d’Arthur sans prêter attention au spectacle se saisit de la télécommande.
L’écran s’éteint.
Le marquage au sol défile rapidement...
Au loin, les lumières d'une ville.
A intervalles réguliers, un bip, qui seult, comme un soupçon de vie.
Le marquage au sol défile rapidement...
Un véhicule, en face, qui passe en feux de croisements.
Les bips sont plus espacés...
A mesure qu'ils se font plus rares, leur son devient plus grave, plus sourd, martèlement disparate qui rend l'image floue, comme un pas lourd ébranle un plancher.
Aux pupilles lumineuses du véhicule qui arrivait en face succède une forme incandescente filamenteuse...
Le marquage au sol défile au ralenti, sous les coups de boutoirs de ce battement qui gronde, déforme le silence...
La route et le son cèdent la place à un électrocardiogramme.
Un nouveau - né sur une table de réanimation, une sonde d'intubation jusque dans la trachée. Autour de lui, des infirmières, un mèdecin qui s'affairent.
Pulsation régulière...
Voix-off du mèdecin : "Les inquiétudes que vous éprouvez sont normales... Mais maintenant, vous devez vous rasséréner, vraiment... La détresse respiratoire du nouveau-né est un symptôme, je n'irais pas jusqu'à dire fréquent, mais en tout cas en ce qui concerne votre enfant, l'affection est bénigne, et sans conséquences préjudiciables... L’inhalation de liquide amniotique s’explique parfois par le fait que l’enfant est pressé d’accéder aux voies aériennes. Réjouissez-vous, il avait hâte de rencontrer ses parents…""
Des années plus tard, un jour de beau temps.
La vie d'une cafétéria qui s'écoule, agitée, entre brouhaha et senteurs de moka.
Soudain...
Un décollement... De plèbe...
Autant dire toute une petite famille assise sur la banquette adossée à celle qu'a choisi l'homme qui vient de rentrer, soulevée, comme par une lame de fond, une vague énorme. Même à trois, impossible de faire contre-poids lorsque l'homme s'installe à sa table...
-"Papa, le monsieur derrière toi, je crois que c'est un géant!" crachouille un petit garçon, les mains semi en porte-voix, moitié 'c'est-un-secret', et surtout, les phalanges dégoulinantes de sirop d'érable... Le père assis en face, semble un peu gêné par l'indiscrétion de son rejeton à la casquette vissée sur le crâne :
-"Finis ton petit déjeuner tu veux..."
Mais l'enfant ne s'en remet pas, le monsieur est tellement balèze, que ça excuse même le fait qu'il en tatoue sa visière d'une empreinte de doigts graisseux...
-"Mais, je te dis... Vraiment...
-"Arthur... Ca va, merci, on a comprit..."
Pendant ce temps, le monsieur en question s'est calé sur le cuir tout en pianotant sur son cellulaire, tandis qu'une serveuse lui apporte du café...
Bon timing, il était justement en train d'y penser...
-"Merci
-Je vous en prie monsieur..."
Et en plus, la fille a un sourire de feu...
-"Quoi de neuf C-A-S-S-I-U-S??? J't'ai vu mec! Hé, entre nous... Ca fait deux mois et demi que j'me farcie leurs pancakes rassis quasiment tous les matins rien que pour décrocher un rencard avec elle, alors tu viens pas me torpiller sur ce coup, tu seras bien cool...
-"Yeeeaaah... C'est pour ça que tu m'as donné rendez-vous ici, hein? Putain, mais t'es vraiment un renard des surfaces toi, j'arrive pas à comprendre comment ta femme t'a pas encore té-sau... Qu'est-ce que t'as? Oh! Marvin!"
Marvin reste figé, le regard lointain, la bouche entre-ouverte, on dirait un des "Three stooges"... Puis il se met à rire...
-"C'est le gamin derrière toi... Il me fait délirer... Il bloque sur nous comme un p'tit mothafucker...
-"P't'être qu'il a jamais vu un re-noi teint en blonde comme toi...
-"Barre-toi Boy George... Avec ta lèvre tuméfiée là, on dirait que tu t'es flanqué du rouge à bouche!"
Marvin se met alors à fredonner : "Do you really want to hurt me", en parodiant le chanteur... Son compère s'en tient les côtes:
-"Oh putain arrête tout là, j'crois que j'vais pizzater la ble-ta, j'te jure...
Marvin se dépasse, dans la meilleure imitation qu'il ait jamais faite de Boy George, version ridicule... On dirait que Cassius ausculte la table... Il est littéralement plié en deux. Enfin, après l'émergence de crampes à l'estomac, et avant la déchirure des zygomatiques, il se redresse subitement, désignant le poignet de son ami:
-"Putain mais on est super à la bourre là! Regarde l'heure qu'il est!
- "Meeeeeeerde!!!!!!!!"
La monnaie s'abat sur le formica, et cette fois c'est un cyclone qu'essuient le père d'Arthur et ses deux soeurs, au moment où les deux complices se lèvent. Le petit garçon regarde s'éloigner ces deux grands bonshommes, perdu dans ses rêves...
Le cabinet du docteur Kowalsky, deux jours plus tard.
-« Si tu veux bien enlever ta chemise et tes chaussettes… Tu t’allonges… Tu verras il n’y en a pas pour longtemps. Ca ne fait pas mal non plus.
-« C’est quoi ?
-« De la pommade à l’eau, c’est juste un peu froid. Mais ça part facilement… Les électrodes que je t’ai mis aux poignets, aux chevilles et sur le torse vont nous permettre de lire comment fonctionne ton cœur. Ce creux que tu as là, ce petit renfoncement de la cage thoracique, n’est pas grave, mais si effectivement tu as ce qu’on appelle un ‘souffle’ au cœur, et c’est très courant rassure-toi, il faudra quand même prendre quelques précautions…
-« J’vais aller à l’hôpital ?
-« Oh non… Par contre, tu devras éviter certains sports ; la boxe par exemple, il vaut mieux se garder de recevoir des chocs violents au niveau de cette zone… »
Fin de l’examen. Le docteur tend des mouchoirs en papier à Arthur pour qu’il retire le surplus de baume qui court le long de sa peau. Avec ces petites lunettes et sa moustache, le garçon trouve que le médecin ressemble à un hibou savant. Surtout, il se demande bien si il l’a jamais vu vêtu autrement qu’avec ce costume et ce gilet gris, hiver comme été… Pourtant, si Arthur se sent rassuré quand il est avec le docteur Kowalsky, c’est parce que Kowalsky ne change jamais justement; c’est une balise, un point de repère pour le petit garçon. Kowalsky est un docteur à l’ancienne. Un jour même, Arthur et sa naîveté d'enfant en vinrent à cette conclusion : Le docteur Kowalsky ne change jamais de garde-robe parce qu’il passe tellement de temps avec ses patients qu’il n’a plus le temps de rentrer chez lui… Et puis, Kowalsky était le médecin de la mère d’Arthur et ça, l’enfant y pense souvent…
-« Je pourrais faire de la gym?
-«Oui… Bien entendu… Tu n'as qu'à faire un sport qui appele à la concentration, à la précision comme du... Tir à l'arc..."
Arthur semble déçu par cette réponse... Aucun des athlètes qui orne les murs de sa chambre n'est un Guillaume Tell. Le docteur adresse au garçon en guise de salut, un regard par en dessous les ‘binocles’. En quittant la pièce, l’enfant retrouve finalement son sourire de petit lutin espiègle… Car Kowalsky, se dit-il, ressemble définitivement vraiment trop au maître d’école dans Calimero…
Le bruit d'un moteur.
Une route, la nuit, éclairée par des phares.
Le marquage au sol défile rapidement...
Au loin, les lumières d'une ville.
A intervalles réguliers, un bip qui s'allie au rugissement de la Jaguar transgressant l'obscurité.
Le marquage au sol se tempère.
Un véhicule en face, qui passe en feux de croisements.
Les bips se font plus pressants...
Cassius, le molosse de la cafétéria, décroche son téléphone cellulaire.
-"Yes... Attends, j''entends rien... Ah! C'est toi man... Non, j'suis pas encore en ville... J'me suis tapé leur batterie de tests... Quoi??? Ouais tranquille, j'ai couru sur un tapis pendant trois quarts d'heure... Toutes les dix minutes, ils augmentaient la résistance... Naaaan! C'est pas le même genre de 'businesseux'... Tant qu'j'assure, eux, ils s'en branlent tu vois... Et puis ils m'ont branché avec un bonhomme spécialisé dans le délire, mais j'te raconterai... T'es où là? Quoi?! J'entends que dalle putain... Hein!??? C'est pas vrai, t'as réussi à avoir des gâches! Je fonce... Hé! Marv'...! Spéciale dédicace tonton!"
Au moment où le véhicule qui arrivait en face parvient à sa hauteur, Cassius prend un instantané avec l'appareil intégré à son téléphone portable. Il jette un coup d'oeil furtif à la photo qu'il vient de prendre, tout en recollant à l'accélérateur. Entre la vitesse de l'autre véhicule et les soubresauts générés par sa conduite, le cliché propose une image étonnante. Deux mots lui sautent à l'esprit :diode et tentacules. Sur la photographie, une mygale phosphorescente semble avancer dans la nuit.
Une fin d’après-midi comme tant d’autres...
Arthur rentre de l’école avec ses sœurs. Mais en arrivant chez lui, après avoir tourné la clé dans la serrure, il s’aperçoit qu’il est seul ; ses sœurs ont disparu. Il pensait également avoir un sac à dos, mais il a dû le poser tout de suite en rentrant car il ne le porte plus. Il traverse le couloir, passe devant la cuisine, mais il a l’impression qu’on lui a lesté les chevilles tant il se sent ralenti dans sa progression, acculé par l’atmosphère qui règne dans chacune des pièces qu’il visite. Son petit corps ploie sous l’action d’une force invisible… Presque par réflexe, il tente de prendre appui sur les murs, mais ceux-ci semblent poreux, suintants, comme si la maison s’était transformée en un organisme malade. Aucune prise n’est possible, il ne parvient même pas à emprunter les escaliers qui mènent à sa chambre. Un autre phénomène angoisse le petit garçon. Malgré le jour encore jeune, l’obscurité règne, ce qui est assez inhabituel. Il voudrait réclamer de l’aide auprès de ses sœurs, de ses parents, mais la maison semble déserte, vide, de sens, d’amour, et de certitudes… Son instinct le pousse désormais à hurler sa peur, mais ses cordes vocales ne vibrent plus… Il est muet. Impuissant comme un archer sans flèches face à cette présence à la fois menaçante et familière… Le docteur Kowalsky.
Le docteur Kowalsky se tient là, dans un coin du séjour. L’expression de neutralité qui transpire de son visage est restée la même, mais cette fois-ci, Arthur n’y trouve aucun réconfort. L’enfant sait pourquoi le docteur lui fait signe d’approcher ; au fond de lui, il connaît les raisons de la présence du médecin, il connaît le dénouement de cet épisode. Par la main, il saisit l’enfant qui se laisse attirer, comme un aimant, vers l’unique exhalaison de luminosité que prodigue le corridor… Kowalsky le conduit à la salle de bains. Arrivé sur le seuil de la porte, le jeune garçon est proche de la rupture. Il lui semble que son petit corps va exploser sous la pression du déluge qui menace de s’abattre sur lui d’un moment à l’autre lorsque le médecin poussera la porte d’un revers de manchette, avec toute la résignation que l’enfant lui connaît…
Arthur trouvera sa mère dans la baignoire, où elle se sera écroulée environ dix heures plus tôt, terrassée par un arrêt cardiaque, alors qu’elle était en train de se préparer pour partir travailler, et qu’Arthur, les fillettes et leur père viendraient de quitter la maison les un après les autres, chacun partant à l’assaut de sa journée. Si elle n’avait pas été seule au moment du drame, elle aurait peut-être accueilli son fils ur le perron. Mais le vrai coupable de ce qu’il s’est passé, c’est le docteur Kowalsky, maintenant Arthur en est sûr. C’est lui qui devait soigner sa mère ; le même docteur Kowalsky qui garde Arthur de faire ceci ou cela…
Alors l’enfant se jette sur le médecin, pour le griffer, le mordre, lui faire payer...
Et surtout ne plus voir ces jambes habillées de bas et de chaussures à talons dépasser de la baignoire.
Arthur se réveille brutalement, en sursaut, et en hurlant à qui viendrait l’extirper du pire cauchemar de sa vie.
Un appartement au onzième étage, en plein centre-ville.
Dehors, la pluie s’écrase contre les vitres.
La radio surplombe les débats entre Marvin et Cassius. Le premier paraît tendu. Il arpente son salon, une télécommande à la main histoire de baisser le son selon qu’il fait valoir ou non ses arguments. Cassius est avachit dans un canapé en cuir. Le stress de son interlocuteur ne semble avoir aucune emprise sur lui. Entre les deux hommes, une table basse jonchée des restes d’un Indien take-away.
-« Ecoute, je comprends pas pourquoi tu flippes Marv’. Quand ça m’est arrivé, j’étais vraiment claqué man. En ce moment j’suis en pleine bourre, t’es le premier à le savoir… Alors maintenant, y’a p’t’être autre chose derrière nos discussions…
Du Cassius tout craché. Toujours à essayer de prendre l’adversaire à contre-pied, comme dans ces techniques d’art martial qui consistent à utiliser l’élan, la force de l’opposant… Un opportunisme que Marvin n’est vraiment pas d’humeur à supporter aujourd’hui…
-«…
-« Non, non mais attends, laisse-moi finir, après tu me diras c’que t’en penses… Tu sais bien que toi et moi, on est lié comme les doigts de la main, de ce côté là y’a pas de problème. Maintenant, si t’as d’autres propositions, ou si tu veux pas t’engager davantage à cause de cet incident ‘MINEUR’, ok… Chacun est libre, ça remet pas notre amitié en question… Mais traîne pas les baskets derrière nous, faut qu’je fasse tourner mon moulin moi…
-« Cassius… Tu commences à me les briser mec… Tu veux rien entendre ! Bien sûr que non je mise sur personne d’autre, j’suis ton agent, et si j’avais un filon, j’en discuterais avec toi mais de toute façon, t’es dans la zone… T’es pas loin d’être le meilleur… Et en plus, t’es mon socc’, pas de bisbille là-dessus, entendons-nous bien… J’te parle de quelque chose de beaucoup plus important là, quelque chose qui semble te dépasser en plus, et ça, ça m’emmerde…
Dans son sofa, Cassius, l’oeil amusé fait semblant d’écouter Marvin. De toute façon, il s’en tiendra à la ligne de conduite qu’il s’est fixé, et il sait pertinemment que son associé le suivra. Leur échange lui rappelle un combat de béliers qui fortifient leur cornes en se frottant l’un à l’autre… Mais qui font partie du même troupeau..
.
-« De toute façon, j’ai rien, c’était qu’une fausse alerte, mes boss me l’ont dit la dernière fois qu’ils m’ont fait passer une série d’examens et…
-« Arrête tout de suite de me prendre pour un lapin de trois semaines Cassi-boy… Tu vas pas me la faire à moi, j’sais très bien comment ça marche… Ces pourris vont pas te faire sortir de piste, ils ont besoin de toi, et en plus tu le sais… Trop d’ailleurs, voilà où il est le problème…
-« Putain mais détends-toi merde ! J'te l'ai dit, j’ai rendez-vous chez l’autre toubib là, un polak où j’sais pas quoi… "
Fin d’après-midi.
Le temps s’éclaircit.
Le docteur Kowalsky, assis à son bureau, rédige une lettre...
Il attend son dernier rendez-vous de la journée. Sa secrétaire est déjà partie… Le téléphone sonne. Il décroche : le rendez-vous ne viendra pas. Le médecin reprend le cours de ses lignes :
Voix-off du médecin : « Aujourd’hui, le miroir de la prudence s’est brisé en mille petits fragments d’existence, fauchées par le rythme que s’imposent les hommes de notre temps… L’Ouroboros est l’éternité… Le serpent qui se mord la queue représente le cercle de la vie qui ne cesse de s’interrompre pour mieux redémarrer. Et bien, savez-vous à quoi je pense lorsque je regarde le caducée, l’emblème de ce pourquoi je me suis toujours battu, le symbole de toute ces années de sacrifices ? Je pense effectivement à un serpent qui se mord la queue. Mais ce serpent-ci est un serpent à sonnette, qui étouffe lui-même l’alarme qu’il déclenche… Les hommes ne savent ni écouter leurs corps, ni entendre leurs cœurs. Leurs propres organes sont pour eux un mystère, comment pourraient-ils s’arrêter sur leur prochain ?
Je me suis efforcé à consacrer du temps à leurs maux quand la plupart de mes confrères soignaient tout et n’importe quoi, confondants les vies les unes entre les autres, expédiant les cas qui se présentaient à eux… Même celui qui est dans le besoin attend une réponse immédiate, le remède miracle qui ne le mettra pas en retard dans sa course à l’existence ! Je cherche le sens de tout cela, et je ne le décrypte pas dans ce besoin obsessionnel que chacun éprouve à se sentir vivant… Puisqu’il nous faut d’abord apprendre à rester en vie. Nous n’avons même plus conscience que nous sommes… Nous courons, pour fuir ce monde qui nous fait certainement peur parce qu’il nous échappe… Mais nous perdons le contrôle. Nous mourrons d’un excès de vitesse, comme si des mains trop nerveuses s’amusaient à faire tourner une mappemonde si vite qu’elle finirait par se décrocher de son socle… Comme un cœur qui lâche, ivre de trop vivre… »
Demain, le docteur Kowalsky ne remettra pas les pieds dans son cabinet. Ni le jour suivant d’ailleurs…
Marvin est chez lui.
Il consulte sa messagerie sur son téléphone portable.
Il tombe sur un message de Cassius :
Voix-off de Cassius : « Yo Marv’, Cassius à l’appareil… Ecoute mon pote, j’ai pas pu aller au rendez-vous chez Kowalsky… J’vois déjà la gueule que tu tires, mais j’ai eu un empêchement… Aller… C’est pas la mort… J’irais une prochaine fois. Peace Marv’ ! Et arrive pas en retard soir-ce, tu sais que ça me stress et après, j’fais n’importe quoi… »
Marvin décroche le téléphone de son oreille bardée d’un anneau en argent… Son geste est lent, son mouvement, désabusé. Il se laisse choir dans un fauteuil en cuir après avoir posé son téléphone portable sur la table basse. En écran de veille, la photo d’autoroute prise de nuit par Cassius l’autre soir. Bip du téléphone qui signale : « battery low », et s’éteint aussitôt…
Les commentaires d’un match de football américain braillent dans un poste de télévision…
Voix du commentateur : « … and he reaches the end-zone scoring an extraordinary touchdown after a 69 yards runnin’ ! Ooooh what a wonderful player Larry !... »
Les yeux rivés sur l’écran, Arthur en pyjama, ne loupe pas une miette de ce spectacle qui le fascine… Non loin de là, des rires retentissent. Ses sœurs prennent un bain…
De l’autre côté du téléviseur, le commentateur exalté, profite de la mi-temps pour revenir sur les stats du joueur Stelli qui réalise un match exceptionnel… Arthur ne se lasse pas de revoir les ‘highlights’ du n°8 qui se déplace « comme un chat » se murmure le petit garçon…
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Arthur se redresse, commence à s’agiter, mimant les meilleures actions de sa nouvelle idole avec le plus petit coussin du canapé calé sous le coude, pour faire le ballon… Le match est en train de reprendre, mais le petit garçon ne s’en est pas encore aperçu…
Sur le terrain, Stelli entame une course de plusieurs yards, tel un félin, les yeux rivés sur sa proie de cuir… S’il intercepte le ballon une nouvelle fois dans la zone ‘d’en-but’, la ‘eeeeeeeeeennnnndddd zoooooone’ comme l’hurle le commentateur, c’est le touchdown et la victoire assurée…
Lancé comme un bolide, il aperçoit par dessus son épaule le missile tant convoité. Il est dans le bon timing. Il intercepte…
Un stoppeur énorme lui barre la route, au moment ou il se retourne… Le choc est d’une violence inouïe. Son casque vole, il se fait retourner comme une crêpe… Sonné, il peine à se relever et y parvient au prix d’un effort palpable même au travers des pixels. La réalisation se focalise sur le joueur, de dos, qui va chercher son casque à quelques mètres de là, puis sur l’échauffourée qui éclate à l’initiative de certains de ses coéquipiers qui veulent lui faire justice… En quelques secondes, la pelouse du stade devient le théâtre d’un véritable combat de gladiateurs en armure moderne… Les arbitres rencontrent toutes les peines du monde à séparer les deux équipes composées en grande majorité de joueurs avoisinants les deux mètres pour 110 kilos…
Dans son salon, Arthur qui a rejoint le court du match est intenable, excité à l’extrême par ce spectacle. Il file des coups dans le vide, se jette sur le canapé… Son père, qui vient d’en terminer avec les fillettes, le somme de se calmer avant de lui rappeler que cinq minutes plus tard, il devra être au lit. Brusquement, l’enfant se fige… Tandis que les évènements s’apaisent sur la pelouse, les caméras sont de nouveau braquées sur le joueur Stelli, toujours casque à la main, qui peine à retrouver son souffle…
-« Papa, papa ! C’est le monsieur du restaurant de l’autre jour !
Le père d’Arthur en traversant le séjour, kidnappe son fils sur son passage en l’arrachant au téléviseur. Dans ses bras, l’enfant s’agite. Arthur se souvient très bien de Cassius et de sa stature impressionnante.
-« Papa, c’est le monsieur du restaurant !!! »
-« Ah… Mais c’est super ça…»
Toute la petite famille grimpe les escaliers.
Le téléviseur au salon est resté allumé.
Le match a repris.
Au premier engagement, un joueur pourtant libre de tout marquage, s’effondre alors qu’il entamait sa course. C’est le numéro 8, Cassius Stelli, qui est pris de convulsions. Les spasmes s’estompent rapidement. Il reste allongé sur la pelouse. Les arbitres demandent aux autres joueurs de s’écarter pour lui faire un peu d’air tandis que les médecins du stade tentent de lui ôter son équipement, non sans mal. L’un d’entre-eux entame un massage cardiaque tandis qu’un second prépare une intubation. Cassius est pâle et ses yeux sont révulsés.
Les commentateurs rappellent que quelques mois plus tôt, le joueur avait échappé de justesse à un accident de voiture alors qu’il avait eu un malaise en pleine nuit au volant de son véhicule…
Au même instant, des bruits de pas dans l’escalier.
Le père d’Arthur sans prêter attention au spectacle se saisit de la télécommande.
L’écran s’éteint.

Commentaires
1. Le dimanche 23 avril 2006 à 14:44, par Bill Stickers
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