Confession d’une enfant du siècle, le XXème
Par Leïla Lovato, vendredi 28 avril 2006 à 11:45 :: Leila Lovato :: #374 :: rss
Bizarrement, ma chère Pye (cf le marathon) m'a rappelé des lignes que j'avais notées il y a peu de temps dans mon carnet. Je vous les livre donc. Question de mémoire.
Cette expression qu’emploient certaines personnes qui estiment leur âge raisonnable ou critique, « de mon temps », je l’ai souvent scrutée, interrogée. Car « mon temps » n’est-il pas celui insaisissable qui se vit au présent et celui qui se déploie de mon apparition à ma disparition ? Aujourd’hui, le troisième millénaire des civilisations occidentales et chrétiennes est avancé, j’ai plus de trente ans, et je regarde souvent du côté de l’autre siècle, celui qui est inscrit sur mon acte de naissance, le XXème. Outre les sensations simultanées, de perte et de retour, qui l’imprègnent chaque fois que j’en parcours intérieurement une parcelle. Outre l’enfance et ses ancêtres, l’intime terrain d’une existence, d’une histoire, d’une filiation, un autre sentiment pointe, celui de l’appartenance à une culture du siècle. Une culture mouvante, multiforme et transformiste, certes, mais qui, comme une signature malgré tout, infuse l’expérience du présent.
« Je ne suis pas d’ici, je suis d’ailleurs », dit la voix d’exil. Appartenance comme à une tribu, un territoire. Quand le temps fait figure d’espace, de pays.
Je vais chercher du côté de la Commune, vers les scènes réalistes et romantiques, pour faire commencer mon siècle. Je cherche Hugo, Baudelaire, Verlaine. Je cherche Balzac, Flaubert, et plus encore Proust, parce qu’il passe le XIXème et trépasse dans le XXème. Les vibrations impressionnistes. Rien que de très commun au fond. Plus encore Cendrars, parce qu’il a vécu ce qui m’a précédée dans le siècle où je suis née. Parce qu’il a fait sont lit dans le tombeau de Virgile pour se souvenir. Parce qu’il a perdu sa première main d’écriture, la droite, dans la grande guerre. Et de quoi est faite notre propre main d’écriture, de quelle « main coupée ». De quelles explosions, quelles tranchées, quelles mémoires de soldat ?
Tout nous parle, nous appelle, nous pique, dans ce siècle moderne, qu’on peut en partie encore dire contemporain. D’où et jusqu’à quand ? Tout est plein de courants - en eau, en vent, en esprit, et en watt. Les idées, les métiers, les villes, les campagnes, les exodes, les migrations. Les mouvements de pensées et de populations. Les programmes d’éradication. Les bouleversements météorologiques. Les photos de famille. Les mots et l’argot, le jazz et la java, le rock. Ce qui est imaginé et espéré. Ce qui gagne et perd, se multiplie et s’éteint. Les arts, les constructions. Les amoureux, les enfants, les squares. Et les ouvriers, et les paysans, et les bourgeois, et les golden boys. L’émulsion intellectuelle, l’appétit, l’école publique. Les marchands de lait, les vitriers, l’irradiation cathodique, les discours des chefs, les phrases des écrivains, les patois, les langues. Les tentatives. …
Qui était cette jeune bressane ? Joséphine. Je l’aperçois près d’un bœuf, badine en main. Tablier, fichus, sabots. Une image d’Épinal, mais aussi l’image d’une aïeule. Arrière grand-mère. Mais la scène de vie d’une fille qui laisse aller les jours. Il faut trimer dur pour ne pas s’effacer et ne pas rogner la terre, le pavé. Trimer comme une brave fille, une paysanne. Tout trajet se fait à pied depuis petite. Se faire cuire un œuf et boire de l’eau réclame sa part d’effort et de travail. La couche est trop étroite pour étaler sa fatigue. Se rouler en boule joint à l’antre primitive. Les chiens et les poules sont tout proches. On est presque aussi crottés qu’eux. Des mottes de terre nous collent aux basques. On côtoie la bouse et on revêt la blouse. Dignes si c’est possible. Tout de même orphelins ou bâtards, rejetons de labeur. Mémoires de poilus.

Commentaires
1. Le vendredi 28 avril 2006 à 15:11, par hervé
2. Le samedi 29 avril 2006 à 13:52, par tim
3. Le samedi 29 avril 2006 à 17:36, par hervé
4. Le dimanche 25 mai 2008 à 23:01, par Flux
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