J’ai très envie de répondre un peu à coté en exposant pourquoi j’aime Hiroshige.

J’évacue tout de suite les éléments qui ne parlent en général qu’à soi, du genre (et c’est vrai), j’aime son trait, j’aime la lumière de ces aubes, ses pleins et ses vides patiti patata…

Le cadre

Comment j’ai découvert Hiroshige (il faut bien être un encrotté d’occidental pour dire une phrase pareille… un peu comme si un Japonais disait : j’ai découvert un peintre européen très intéressant qui s’appelle Van Gogh…).

Dans un expo de gravures. Je tombe sur un paysage vu depuis un aigle dans le genre de l’image qui suit (mais ce n’était pas celle là).
 


L’origine du trouble : pour la première j’étais soumis à l’évidence de quelqu’un qui cherche a rendre compte d’un regard sur le monde qui ne soit pas humain.

Ca fait dix ans que je regarde des images et, débile, je n’avais pas pensé à ça… nos images sont anthropocentrées…

Donc forcement, je suis allé faire mes petites recherches pour voir qui était cet homme capable d’un tel déplacement.
 

De fait je n’ai pas été déçu.

 

les cadrages étaient hallucinants. De beaucoup, plus proches de la photographie ou de la BD que des peintures en vogue en occident à la même époque (les images qui précèdent et suivent, qui correspondent à la dernière manière d’Hiroshige, celle aux cadrages les plus fous, datent de 1856).

             

Qui en Europe s’intéressait alors aux poils sur les jambes d’un rameur au petit matin, à voir le monde entre les pattes d’un cheval ?

  Chassériau, Andromède attachée au rocher par les Néréides 1840 

On bien l’impression que cette variété des points de vue est quelque chose de fondamental pour lui. Il suffit de le voir tout au cours de sa vie, revenir sur les mêmes lieux pour les peintres en changeant les angles et les cadres… 

Ce dont on peut se rendre compte en cliquant sur le lien suivant : http://www.hiroshige.org.uk/hiroshige/tokaido_editions/tokaido_editions_02.htm

Sa dernière parole aurait été :
« Je vais voyager vers les terres de l'Ouest. Pour y observer les célèbres points de vue »

Le texte

Comme si ça ne suffisait pas, la liberté d’Hiroshige ne se limite pas à l’image et au cadre mais s’étend jusqu’au texte.
Tout au long de sa vie, le peintre n’a visiblement pas cessé de creuser les relations entre textes et images, avec une variété et une inventivité dans les réponses que biens des éditeurs d’aujourd’hui peuvent méditer.

 http://www.humi.keio.ac.jp/treasures/jp_prints/tokaido/html/3/thumbnail_1.html

 Les montages les plus audacieux se trouvent dans un receuil d'images "érotiques", le montage devient alors littéral, et on regrette beaucoup de ne pas lire le japonais



Une science du montage : association de deux images, d’une image et d’un texte…

Montage et non illustration… ce que j’aime dans les gravures associées a des Haïkus (comme le canard du 20 mai) : ce n’est pas un recueil de poème illustré, mais l’association d’un poème anonyme qui traîne dans l’air du temps, comme un proverbe et d’une image.

 

Avec le poème :

Le canard sauvage crie. Quand le vent souffle, la surface de l'eau se ride  

H. monte effectivement une image de canard, mais il ne crie pas. Dans l’image le vent souffle peut être… mais ce que l’on voit, c’est de la neige qui tombe. H. prend le Haïku, le prolonge, en renouvelle le sens, disons lui redonne une nouvelle actualité…
Ce lien entre texte et image ou l’un prolonge l’autre, voila qui n’est pas très loin de ce que j’essaye de faire (de ce qu’on essaye de faire ?) sur ce blog depuis 6 mois…

La signature

Du coup devant ce genre de page se pose une question, qui est l’auteur ? est-ce celui du poème, est-ce seulement Hiroshige, l’air du temps ?

J’aime à penser que délibérement H. choisit de ne pas répondre à cette question lorsqu’il signe avec l’idéogramme du cerf et du cheval pour former le mot « idiot » (façon aussi de ce détacher d’une figure trop autoritaire de maître). Autant de choses qui ont à voir avec le petit texte de Barthes sur la mort de l’auteur qui doit encore traîner quelque part sur le blog…

D'ailleurs, Hiroshige s’appelait en fait Tokutaro, il changea à l’age adulte pour Juemon puis a 50 pour Tokubei. Hiroshige est son nom d'artiste donné par son maître Toyohiro alors qu'il venait d'entrer dans son enseignement à l'age de 15 ans. Il s'est spécialisé dans les paysages, et en particulier ses ensembles de scènes relatives, " les fameux endroits d' Edo", sous le nom de Ichiyusai. Plus tard il prit le nom d'Ichiyusai et de Ryusai en plus de celui d’Hiroshige.