« Nos amours ont des gaietés tristes, et, si nous avons plus d’esprit que les amoureux du dimanche au bord de l’eau, notre esprit attire le malheur. Un rire n’éclôt ici que d’un drame. Il est un cri de douleur. Dans l’un de ces bars : comme chaque soir, Divine a sur ses cheveux posé un petit tortil de baronne en perles fausses. Elle ressemble à l’aigle couronné des héraldistes, tendons du cou apparents sous la plume de son boa. Mignon est en face d’elle. Autour, à d’autres tables, les Mimosas, Antinéa, Premières Communion. On parle des bonnes amies absentes. Judith entre et, devant Divine, s’incline jusqu’à terre :
– Bonjour, madame !
– La conne, clame Divine.
– Die Puppe hat gesprochen, dit un jeune Allemand.
        Divine rit aux éclats. La couronne de perles tombe à terre et se brise. Condoléances auxquelles la joie méchante donne des richesses de tonalité : « La Divine est découronnée !… C’est la Grande-Déchue !… La pauvre Exilée !… » Les petites perles roulent dans la sciure semée sur le plancher où elles sont semblables aux perles de verre que les colporteurs vendent peu de chose aux enfants, et celles-ci sont pareilles aux perles de verre que nous enfilons chaque jour dans des kilomètres de fil de laiton, avec quoi, en d’autres cellules, on tresse des couronnes mortuaires pareilles à celles qui jonchaient le cimetière de mon enfance, rouillées, brisées, s’effritant par le vent et la pluie, ne gardant au bout d’un léger fil de laiton noirci qu’un tout petit ange en porcelaine rose avec des ailes bleues. Dans le cabaret, toutes les tantes sont soudain agenouillées. Seuls, les hommes s’érigent droits. Alors, Divine pousse un rire en cascade stridente. Tout le monde est attentif : c’est son signal. De sa bouche ouverte, elle arrache son dentier, le pose sur son crâne et, le cœur dans la gorge mais victorieuse, elle s’écrie d’une voix changée, et les lèvres rentrées dans la bouche :
– Eh bien merde, mesdames, je serai reine quand même.
        Quand j’ai dit que Divine était faite d’une eau pure, j’aurais dû préciser qu’elle était taillée dans des larmes. Mais faire son geste était peu de chose à côté de la grandeur qu’il lui fallut pour accomplir celui-ci : retirer de dessus ses cheveux le bridge et le rentrer dans la bouche et l’y accrocher. »

Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs