Le bâtiment était moins haut. Quelques étages, quelques couches de moins. Dans ma chambre, sur mon lit, à plat dos, j’imaginais tous les autres habitants allongés eux aussi, comme moi, dans le même alignement vertical, dans le même axe. Tous rangés sur les rayons de la même étagère géante.

[ la petitesse de la pièce commande obligatoirement son aménagement ! Le lit doit être ici et non là, si l’on veut soit fermer la porte ou ouvrir la porte-fenêtre. Deux prises de courant pour deux lampes de chevets de part-et-d’autre de la literie achèvent le diktat! Plan ! Figure imposée pour confort moderne ! ]

Je voyais des corps endormis, des corps empilés, visibles dans leurs intimités, comme si planchers et plafonds, planchers et plafonds étaient en verre, transparents. Un train couchette vertical, immobile et calme. Un même ordonnancement paisible… L’immeuble immobile…
Cela me rassurait.
Le dernier, tout en haut, au 10ième, devait se sentir bien seul, sans rien ni personne au-dessus de lui. D’autres ordonnancements de cet “accumoncellement” vertical me prêtaient leurs rigueurs compartimentées pour d’expérimentales divagations.
Le dimanche soir, juste après le film du même nom (à l’époque il n’y avait que 2 chaînes)… aux toilettes… écouter les chutes de chasses d’eau.

[10 étages, 2 rangées d’appartements par côtés de paliers, à raison de 2 personnes par foyer] … au moins ! … Des flots de pisse énormes passaient par ce gros tuyau en fonte ! Et l’immeuble tout entier ! 200 personnes qui pissent dans les mêmes 5 minutes, avec dans la tête, les mêmes images de western ou de film policier qui venaient d’être vues sur quelques canapés placés au même endroit - toujours ce même diktat des prises oblige ! Cela me faisait rêver…
Faut dire que chez nous on avait même pas la télé !
Ma mère qui travaillait de nuit (fallait que je dise ça, en fait elle allait "courrater" !) enlevait l’ampoule de ma chambre - "tu dors, tu ne lis pas !"
Je dévorai Pif-gadget aux WC.
Même le vide-ordures était aussi un terrain propice à mes contemplations ! L’odeur rituelle du vendredi, du vendredi après-midi au samedi matin, voir même plus selon les arrivages… du poisson. Le matin c’était le café. En semaine ça sentait dès 6 heures, le dimanche, plus tard. Le son aussi. J’imaginais un grand indien avec tambours. La rythmique résonance des clapets actionnés au temps de midi, le mercredi, accompagnée de cris et même parfois de pleurs. Gratin de choux-fleurs ou même jambon-purée difficiles à finir ? Le tout quelques fois ponctué par la chute d’une bouteille en verre [formellement interdit et rappelé par un petit pictogramme rouge sur le couvercle !]. Ce boucan! Un percussionniste patient aurait trouvé source d’inspiration dans ce sourd vacarme.
Tous ces bruits me rassuraient aussi. Tous ces tuyaux qui me reliaient aux dehors, et transportaient toute cette vie, toutes ces vies de voisins. Je collectionnais des petits bouts des autres.

Même de ces quelques années, il ne reste pas grand-chose. Quelques photos pour se donner du souvenir et même se rappeler le motif du papier peint, la tapisserie de ce mille-feuille-là. Très peu d’images en fait (on n’avait même pas d’appareil photo non plus). Et puis… les clefs. Celle de la porte d’entrée de l’appartement, + le verrou du haut, + celle de la cave, + celle de la boîte aux lettres. Ces clefs trouvées ce matin, dans un tiroir, dans l’appartement, l’appartement à vider, l’appartement à vider de ma mère. Un autre, dans un autre immeuble, moins haut, beaucoup plus petit même. Plus on vieillit, plus on se rapproche de la terre ?
Pour elle-même c’est fait, hier.
Ces clefs, elle les avait quand même gardées. Pour rien. La porte n’existe même plus. Mais on garde ses clefs, comme un bête souvenir. On n’ose même pas les jeter.
Combien ont encore gardé leurs clefs ?
Et ca fait même combien de kilos de métal ?

 

lecture de corridor. Duchère 23/01/06