C’est une histoire de famille et de pays, une histoire de prénom et de nom.

On m’a baptisée non religieusement « Leïla ».
Un jour, il y eut Adrar et la traversée de la place à midi. La chaleur blanche aplatissait le sol. Mes yeux ne voyaient rien. Ils évaluaient seulement à chaque pas quelle distance, quel temps, il me restait à franchir pour atteindre l’autre côté, et me réfugier. Trouver l’ombre.
Mes oreilles n’entendaient rien. Enroulées sur elles-mêmes, elles attendaient la fraîcheur d’une maison pour s’ouvrir. Elles savaient que là bruisseraient l’eau, les prières et les voix.
Je venais du nord par le Sahara. J’avais sept ans.

A l’école, en France, je connaissais cette insulte « à brûle pourpoint », évidente et simple, qui me disait « sale arabe ».
Sous mon toit, en France, des amis rompaient le jeun du ramadan avec les plateaux de pain et de fruits que nous préparions.
Le monde m’apparaissait de fête et de cruauté. Je pensais déjà qu’il fallait chercher à être juste tout en ignorant le centre précis de l’équilibre.

Un jour, il y eut au bord de la route, celle famille du désert cachée du soleil derrière un rocher. Et la galette de semoule laissée dans les mains du père.
Il y eut l’hôpital d’El Golea à l’unique chambre et trois lits, la montée de la fièvre et la perte de conscience goutte à goutte. La mitoyenneté de l’enfant touareg au ventre bombé.

Ici, en France, je suivais parfois mon père en visite dans des appartements cagibis où je découvrais dix personnes, à demi allongées ou assises sur des matelas et des tapis. Ils articulaient des mots que je tentais de reconnaître. Je comprenais qu’il s’agissait d’être juste. Qu’il fallait prendre ce lien qui m’était accordé dans l’instant. S’en souvenir.

Piqûre de rappel ou madeleine. Je me souviens de quoi est fait mon pays. Je l’éprouve.

J’avais un grand-père du nom de Bernard, chef de service à la police judiciaire, et un grand-père du nom de Lovato, forgeron. Mon deuxième prénom est Diane. Je ne chasse pas les enfants. Je travaille la tension de mon arc. L’équilibre entre la corde et le bois. Le geste. L’attention.
Ma maison, mon pays parlent plusieurs langues. Ma forêt bruisse d’eau, de prières et de voix. Elle mue, abandonne ses vieilles écorces et ses peaux de serpents. Mes noms, mes prénoms, une autre version de la « France éternelle ». Autre, vraiment.

Leïla Lovato