Depuis un mois, j'interviens en qualité de formatrice en français dans une entreprise de la zone industrielle d'Irigny. Les mardis et les jeudis, je retrouve successivement trois groupes de personnes, tous ouvriers.
Je demande à l'un : "Quel est votre travail ?". Il me répond : "Dip 5, ligne 21". C'est son poste.
Je demande à l'autre : "Quels métiers avez vous eu ?". Il me répond : "Je n'ai pas eu de métier, j'ai fait des travails pour vivre." D'où viennent-ils ? Pour la plupart, du Laos, du Vietnam, du Cambodge. "Médecins du monde" fut leur agence de voyage, ou "Boat People" leur "transasia express".
Ils ont tous les âges. Ils parlent français entre eux. Nous tentons de différencier ensemble le son [i] et le son [e] (alphabet phonétique), puis nous comparons leurs graphies.
Cela fait longtemps qu'ils ne savent pas trop ce qui est dit et écrit, ce qu'on leur demande de signer.
J'ignore s'ils sauront un peu mieux quand leur temps de formation sera écoulé. Je me sens toute petite dans ce "chantier". Et nous avançons à tout petits pas. Fourmis, fourmis.
Quand je m'en vais, je fais attention à suivre le chemin des piétons, cette bande délimitée d'une ligne blanche où son peints des pas ou un bonhomme, blancs également. Puis avant de sortir du "site" - y a-t-il une archéologie possible ici ? - je note, en face de mon heure d'arrivée, mon heure de départ sur une fiche accrochée à la cabine du gardien. Puis je traverse la voie ferrée, puis je chemine entre les enseignes et les hangars. Puis j'atteins mon arrêt de bus. J'ai fini mon immersion dans ce monde-là. Je pense à ces mondes qui se côtoient, se jouxtent, s'épousent, se frottent, se confrontent, se croisent pour former des tierces mondes. Je pense à ce qu'il y a de commun, ce qu'il y a de distinct dans notre humanité et les sociétés qu'elle s'est données. Je pense à ce que nous imaginons de l'autre. A ce qui est montré, voire démontré. Monstrare, monstrare. Je pense aux images qui se fabriquent dans les télés.
Res publica, res publica. Où ton lieu ? Où ta cité ? Où ton agora ? Et ton théâtre-catharsis ? Faut-il le trouver derrière l'écran, ou à travers le miroir, comme Alice ? A quelles représentations se fier pour formuler et inventer notre communauté ? Doit-on abandonner le songe ? Le conte qui dit son nom ? Les céder à une prétention de réalité.
Personnellement, je n'oublie pas le BA-ba d'Alice ou d'Antigone pour articuler la pluralité des espaces-temps intimes et collectifs, ou "mondes".
Exercice proposé aux stagiaires : "Je rêve que des éléphants envahissent la zone industrielle". Combien entendez-vous de [i], combien de [e], dans cette phrase ?