Que d’efforts pour en arriver là ! Mais cette fois j’y suis. J’ai ma table à mon nom au zoo des zauteurs, et j’attends à côté d’une pile de livres neufs. Comme il n’y a personne pour me déranger (l’éditrice est déjà partie au restaurant et les acheteurs ne se sont pas encore manifestés) je prends le premier livre sur la pile et je commence à le lire. Vraiment, si je devais lire la même première phrase chez un autre pensionnaire du zoo, je poserais aussitôt son livre. Par souci d’impartialité, c’est ce que je fais avec le mien. Comme il est un peu écorné, je le mets de côté et je prends le livre suivant sur la pile. La page de titre est maculée d’encre. On pourrait facilement retrouver le coupable chez l’imprimeur, car il a laissé ses empreintes. Mais pour l’instant je me contente de mettre ce livre à l’écart avec le précédent, avant même d’avoir bien lu la seconde phrase… Après avoir essayé une trentaine d’exemplaires de mon livre, j’ai épuisé la pile et même le carton de réserve que l’éditrice avait glissé sous ma table ce matin, dans un grand élan d’optimisme. Consterné, je mesure le degré de paresse des écrivains, et le mien en particulier : sur tous les exemplaires sont imprimés des textes rigoureusement identiques. Sur les trente exemplaires, pas la moindre petite invention, ni même la plus infime variation. Redite, redite, redite, rien que redites. Et je crains que ce ne soit pareil sur les trois mille du tirage. Voilà, je n’ai plus rien à lire. Alors je vais demander à Frédérick Houdaer qu’il me prête un de ses bouquins, mais il me dit « trop tard, ils sont tous pleins de foutre. »