Un terrier dans le terrier

J’ai organisé mon terrier, et il m’a l’air bien réussi. J’avais – mal – vécu pendant longtemps au milieu des autres lorsqu’un jour j’ai dû me rendre à l’évidence : cette angoisse qui m’animait et tournait tout mon esprit vers l’évitement du contact, n’était plus supportable. A vivre dans la peur, je me dispersais chaque jour un peu plus, toujours à l’affût du signe qui aurait trahi l’approche d’un être vivant. Je rêvais de calme et de concentration, c’est pourquoi je me suis fait épinoche. « Je me suis fait épinoche » : j’ai systématiquement limité mon territoire aux frontières des territoires voisins, me tenant à cette limite de façon absolue, ne la franchissant sous aucun prétexte.

Cette situation m’a convenu un temps. Évidemment, elle m’assurait une tranquillité en apparence parfaite, cette zone était mienne et personne d’autre que moi ne pouvait en modifier la forme et le contenu. Mais à force de la parcourir, d’en connaître tous les recoins, j’ai due admettre que cette solution était incroyablement insuffisante. Je croisais sans cesse des traces, et des signes, et des odeurs, de ceux qui avaient habité ces lieux avant moi, cela devenait proprement horripilant. Impossible de m’asseoir sur une pierre sans imaginer que des centaines de fesses s’étaient écrasées précisément là, et que le chemin qui y menait avait été creusé par des milliers de pieds inconnus. Les traces de ces vies silencieuses qui souillaient en toute impunité les lieux mêmes de mon existence étaient autant de liens qui continuaient d’écarteler mon existence vers des ailleurs horribles.

Je devais prendre une décision radicale (la situation l’imposait). Les yeux tournés vers le sol, le salut m’est soudain apparu dans son évidence. La terre ! Fouir dans le sous-sol en creusant mon propre chemin et mon propre terrier ! Puisque tout était souillé sur terre, je commençais de m’y enfoncer : quelle ivresse que cette matière pure ! Cette installation reste un des plus beaux moments de mon existence.

J’ai organisé mon terrier, et il m’a l’air bien réussi. Ici, personne ne vient et je reste réduit à moi-même. Tous mes soucis disparaissent-ils dans mon terrier ? Ceux qui m’occupent quand j’y suis sont d’autres soucis que ceux de l’extérieur, des soucis plus fiers, plus substantiels que je refoule souvent, mais qui me rongent peut-être autant que les autres.

Ma solitude n’est pas une tranquillité car le travail est énorme, je dois inspecter les galeries, consolider les pièces, étayer les structures, tendre des pièges. Et puis – on n’est jamais trop prudent –, je consacre aussi des jours et des nuits à épier l’extérieur depuis l’accès de mon terrier. Qu’on me traite de fou, c’est une occupation qui me procure une indicible joie et qui tranquillise mon esprit. Heureusement, il me vient de loin en loin des périodes de grande paix au cours desquelles j’accumule les provisions jusqu'à ce que je ne puisse plus en supporter l’odeur et qu’une nuit, je me rue enfin sur les stocks, m’emplissant jusqu'à complète ivresse des choses que j’aime le mieux. Heureuses périodes ! Mais combien dangereuses ! si on savait en profiter on m’anéantirait sans risque. 

Bien qu’il me remplisse de joie, mon refuge n’est pas sûr, et, si je vis en paix au plus secret de ma maison, je sais cependant que quelque part, n’importe où, une machine perce un trou qui l’amènera sur moi. Évidemment j’ai l’avantage d’être chez moi, de connaître toutes les routes et toutes les directions et le ravisseur risque facilement de devenir ma victime, et une victime d’un goût fort délicat ; n’empêche que le plus beau de ce terrier, qui est son silence, m’apparaît trompeur depuis que je sais qu’il peut se trouver rompu d’un moment à l’autre.

Alors je consolide encore mon trou, mission que je connais parfaitement, que j’ai fait je ne sais combien de fois sans avoir la sensation de travailler, et pour laquelle – ce n’est pas vantardise, je dis la pure vérité –  je me déclare inégalable. La consolidation du terrier me procure un plaisir ambigu et d’aucuns diront que le besoin que j’en éprouve dénote un esprit inquiet, un manque de confiance en soi, de troubles appétits. Peu m’importe.

(Je sens bien que la machine avance très vite, elle traverse aussi rapidement le sol qu’un promeneur traverse le chemin, la terre frémit sous ses dents et même quand elle est passée depuis longtemps, son souffle et le bruit de son travail se marient et continuent de résonner dans mon terrier.)

Le bruit de la machine approche, et je sais qu’il annonce la destruction prochaine de mon terrier. Je n’ai pas peur, car je sais que c’est ici que j’ai conquis sur le sol rebelle à coups de griffe et de dent, à coups de bélier et à coups de muscles, dans ce terrier qui n’appartient à nul autre qu’à moi que je puis recevoir en paix la blessure mortelle de l’ennemi. Car mon sang coulera dans un sol qui m’appartient et qui ne sera pas perdu.

Je dirais même plus : en elle-même, la destruction de mon terrier me réjouit, ce dernier est trop vaste et trop vain pour justifier autant de travail. Les inspections que je fais dans les galeries, les travaux de consolidation, les heures passées à épier par la fenêtre, tout cela me disperse finalement autant que les angoisses qui me taraudaient quand je vivais à l’extérieur. Le terrier ne m’a jamais apporté que l’illusion d’une solution.

Je vais devenir corail et je vais attendre la machine. Mon territoire se réduira à mon corps, et tout mon corps sera mon territoire : les deux croîtront ensemble, je serai là ou je serai.

 

 

 

Creusé dans la nouvelle Le terrier de Franz Kafka.