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déc 06
2006

Ailleurs si j'y suis

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato
Comme on ne peut être au four et au moulin

Comme on ne peut être au four et au moulin, entre-temps vous furèterez sur la node zone, voir si par hasard je n'y transformerais pas quelque blé en poussière blanche. "Farine", susurre la geisha à l'oreille de l'homme. Page ou plâtre, poudre de riz, et un peu de noir pour qu'apparaisse l'écrit.
nov 29
2006

Sous le vêtement, les mues

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato

Quand Adel'A la placticienne, LL l'auteur et LL l'élu se rencontrent...



Quand Adel'A la placticienne, LL l'auteur et LL l'élu se rencontrent, les mots se mêlent aux mets. Entre-temps où nous sommes blottis dans le coin d'une brasserie. Où nous venons vêtus de nos rôles, nos représentations, habités par nos questions, nos curiosités, investis de nos nudités qui ne se disent pas, que l'on appelle "individus". Entre-temps où confluent nos petites musiques d'heures, et leur réalité tue, la profondeur. Je ne rapporterai presque rien dans ce billet de notre réunion éphémère. Lieu commun que d'imaginer l'enfant dans l'adulte qui nous fait face ou nous accompagne. C'est ici pourtant que je garde la trace de cet instant. Sous l'étoffe de la plasticienne, l'auteur, l'élu, nous savons sans le dévoiler ni le voir que parlent les mues.

nov 09
2006

"c'est là"

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato
Mercredi 08 novembre 2006. Nous fêtons un anniversaire. Deux semaines que nous avons visité les appartements et qu'Anouk a choisi celui qu'elle voulait investir. Aujourd'hui même, clef en main, je sais qu'elle commence à travailler. Retour donc sur ce premier épisode : l'élection du lieu.


Un, deux, trois appartements, A arpente. Elle mesure du regard. Elle scrute les murs. Elle décolle des bouts de tapisserie pour voir dessous. Elle éprouve l'enchaînement des pièces en passant très vite de l'une à l'autre. Quelle pré-disposition demande-t-elle ? Quelle pré-disposition se forme en elle quand son corps imagine l'espace ? Quelle adéquation avec l'histoire qu'elle couve ou avec l'histoire qui émerge en même temps qu'elle découvre ? L'histoire, ou gestes à venir, méditation, intention, matériaux pour l'oeuvre plastique. Elire un lieu selon la correspondance des signes intérieurs/extérieurs. Lire un lieu selon cette résonnance entre l'intime et l'extime. Choisissant, A indique déjà ses propres lieux, ses "propriétés". Elle ne les dévoile pas, ne les délivre pas, elle fait seulement entendre : "c'est là".
sep 28
2006

Un jour, il y eut Adrar

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato

La chanson de Zao « Ancien combattant », rediffusée à la radio pour évoquer la sortie du film « Indigènes », m’a fait l’effet de l’authentique madeleine…

L’évocation qui suit vous semblera peut-être un « coq à l’âne ». C’est en sourdine qu’elle se réveille et répond.



C’est une histoire de famille et de pays, une histoire de prénom et de nom.

On m’a baptisée non religieusement « Leïla ».

Un jour, il y eut Adrar et la traversée de la place à midi. La chaleur blanche aplatissait le sol. Mes yeux ne voyaient rien. Ils évaluaient seulement à chaque pas quelle distance, quel temps, il me restait à franchir pour atteindre l’autre côté, et me réfugier. Trouver l’ombre.

Mes oreilles n’entendaient rien. Enroulées sur elles-mêmes, elles attendaient la fraîcheur d’une maison pour s’ouvrir. Elles savaient que là bruisseraient l’eau, les prières et les voix.

Je venais du nord par le Sahara. J’avais sept ans.









jun 07
2006

Où est l'homme ?

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato

Où est l'homme ?



Il faut bien l’avouer, j’eus la langue bien pendue lorsque, en commentant la belle présentation de Hiroshige par Pierre-O, j’annonçai une intervention dans le blog dans le jour qui suivait.

Je reprends donc la main pour un petit tour aux côtés du chien Mboudjak, dans la cour du bar de son maître Massa Yo.

avr 28
2006

Confession d’une enfant du siècle, le XXème

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato

Bizarrement, ma chère Pye (cf le marathon) m'a rappelé des lignes que j'avais notées il y a peu de temps dans mon carnet. Je vous les livre donc. Question de mémoire.



Cette expression qu’emploient certaines personnes qui estiment leur âge raisonnable ou critique, « de mon temps », je l’ai souvent scrutée, interrogée. Car « mon temps » n’est-il pas celui insaisissable qui se vit au présent et celui qui se déploie de mon apparition à ma disparition ? Aujourd’hui, le troisième millénaire des civilisations occidentales et chrétiennes est avancé, j’ai plus de trente ans, et je regarde souvent du côté de l’autre siècle, celui qui est inscrit sur mon acte de naissance, le XXème. Outre les sensations simultanées, de perte et de retour, qui l’imprègnent chaque fois que j’en parcours intérieurement une parcelle. Outre l’enfance et ses ancêtres, l’intime terrain d’une existence, d’une histoire, d’une filiation, un autre sentiment pointe, celui de l’appartenance à une culture du siècle. Une culture mouvante, multiforme et transformiste, certes, mais qui, comme une signature malgré tout, infuse l’expérience du présent.

« Je ne suis pas d’ici, je suis d’ailleurs », dit la voix d’exil. Appartenance comme à une tribu, un territoire. Quand le temps fait figure d’espace, de pays.

avr 23
2006

Pye, ou La Reconnaissance

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato
En texte intégral

Pye, ou La Reconnaissance

Ce qu’il y a à faire maintenant, c’est rentrer. Se rentrer. La lumière plafonnière est bien fatigante. Les yeux ne savent plus s’ils sont ancrés dans la tête ou s’ils appartiennent au jeu des volumes et des reflets extérieurs.
Pye est encore loin. Loin de la porte. Porte de Clignancourt, c’est là où elle va. Elle connaît. Elle sait le chemin, et où descendre. Par où cheminer ensuite. Jusqu’à chez elle. Boulevard Ornano, elle se souvient bien sûr.

Pye est dans le métro. Elle est avec tant de gens, de marcheurs, d'habitants. Sont-ils travailleurs comme elle ? Connaissent-ils leur chemin ?
Elle remarque toujours cette odeur. Quelque chose a brûlé. quelque chose brûle ici chaque soir à Saint-Lazare. Des pneus, dirait-on. Des pneus ou un fagot de bois mazouté, une poignée de vieilles mouettes des côtes de Dunkerque.
Pye renifle un peu l'air. elle tord le nez, joue des narines. Grimace. Les gens la regardent peut-être. Ses semblables éphémères et souterrains. En fait, elle est à peu près certaine qu'ils la regardent.
Elle écarquille aussi les yeux, fait des mouvements de sourcils, de petits soubresauts, comme pour se réveiller, Ebrouer la cornée de l'humeur vitreuse des fins de journée. Pye est un peu comique avec ses mimiques. Pourtant elle essaye de ne pas perdre contact avec les corps, les couloirs, les effluves.
avr 23
2006

Cracovie, nous voilà. Pye et la fille "poupée de paille".

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato
Allez, hop, en zone bleue pour découvrir le texte tout frais sorti de l'oeuf.

Ce qu’il y a à faire maintenant, c’est rentrer. Se rentrer. La lumière plafonnière est bien fatigante. Les yeux ne savent plus s’ils sont ancrés dans la tête ou s’ils appartiennent au jeu des volumes et des reflets extérieurs.
Pye est encore loin. Loin de la porte. Porte de la Clignancourt, c’est là où elle va. Elle connaît. Elle sait le chemin, et où descendre. Par où cheminer ensuite. Jusqu’à chez elle. Boulevard Ornano, elle se souvient bien sûr.

Pye est dans le métro. Elle est avec tant de gens, de marcheurs, d'habitants. Sont-ils travailleurs comme elle ? Connaissent-ils leur chemin ?
Elle remarque toujours cette odeur. Quelque chose a brûlé. quelque chose brûle ici chaque soir à Saint-Lazare. Des pneus, dirait-on. Des pneus ou un fagot de bois mazouté, une poignée de vieilles mouettes des côtes de Dunkerque.
Pye renifle un peu l'air. elle tord son nez, elle joue des narines. Cela se voit sans doute. Forme une grimace sur son visage. Les gens la regardent peut-être. Ses semblables éphémères et souterrains. En fait, elle est à  peu près certaine qu'ils la regardent.
Elle écarquille donc aussi les yeux, fait des mouvements de sourcils, de petits soubresauts, comme pour se réveiller, Ebrouer la cornée de l'humeur vitreuse des fins de journée. Pye est un peu comique avec ses mimiques. Pourtant elle essaye de ne pas perdre contact avec les corps, les couloirs, les effluves.

Pye a atteint le quai, et l'air est un peu plus carbonisé. Ce soir, elle aurait presque envie de se couvrir le nez. elle a son foulard pour les odeurs. Se protéger de la ville quand elle devient trop prégnante. Elle tient son foulard serré, dans le sac d'abord. Puis se décide à le sortir, le porte à son visage pour juste l'effleurer.  
Pye fait rouler aussi ses yeux "dans ses gobies" pour ne rien perdre en même temps du paysage, des autres. Elle aime reconnaître les autres. Ceux qu'elle aperçoit chaque soir, à qui même elle peut faire un signe. A qui elle peut parler, pourquoi pas ? Madame, là. Avec ses collants "cotte de maille". Madame, elle l'a reconnue. Elles se sont reconnues. Elles n'ont apparemment pas très envie de se parler à cette heure. Juste un coup d'oeil mutuel pour ne pas s'ignorer tout à fait.
Tout est très brillant et silencieux. Un silence en parole, mais la machine et le fer s'entendent. Les échos des couloirs et des tunnels. Des taiseux. Tous des taiseux à cette heure. elle serait presque en rogne si elle ne faisait pas partie de cette " masse silencieuse". Comme cela qu'on la désigne à la radio. Non, "la majorité", ils disent. "La majorité silencieuse".

Pye a trouvé une place sur un strapontin. Elle décide de mémoriser toutes les faces qu'elle peut voir d'où elle est. Par exemple, cet homme qu'elle peut parfaitement détailler. Il doit avoir à peu près son âge. Non pas jeune homme, mais homme jeune. Encore jeune. Elle aussi, encore femme.
Celui-là, à son tour elle le reconnaît. Mais pas parce que c'est un "habituel". Parce qu'il a comme des traits... des traits de famille.
Comment savoir alors s'il en est ?
Elle vérifie dans son miroir de poche. Son visage réduit par la petite surface de tain. Petite tête. Petite tête. Elle compare avec celle, en taille réelle et 3D, de son voisin.
Comment savoir s'il en est ?


* * *


Ce qu'il y a à chercher tout de suite, c'est la fève. Pye est dans sa cuisine. Le thé est déjà presque aussi froid que la table. Tout est froid ce matin, et clair. Elle fait un mouvement de poignet pour observer sa tranche de brioche sous toutes ses faces. Il pourrait receler la reine. La blanche, la toute belle, en plastique.

A chercher aussi, A recenser. Des photos, des lettres, des grigris. Tout ce qui peut porter une mémoire. Une généalogie.

Ouverture d'armoires, de tiroirs, de boîtes. Dessous de lit et hauts de penderie. Elle commence doucement, avec des gestes lents, comme pour respecter son ordre. Celui qu'elle a mis en place dès son entrée dans cet appartement. Celui qu'elle réitère jour à jour.
Elle commence doucement, puis elle insiste, elle s'impatiente, elle bataille avec toutes ces cachettes possibles. Elle fouille, elle s'acharne, féroce, primitive. Accroupie. Homosapiens.

N'y a-il- aucune découverte possible, aucune révélation ? Aucun secret de polichinelle ? Grimace, grimace.

Pye est tout à fait déçue et sans dessus dessous. Pas un cheveu de famille. Pas un nom. Un prénom même aurait fait l'affaire. Un prénom qui aurait traîné dans une vieille poche.

Cette ressemblance pourtant.

Il faudra bien retrouver un père. Ou une mère. Pour savoir à quoi s'en tenir. S'il en est, si elle en est. De la famille. De cette sacrée foutue de famille. Inconnue au bataillon. Planquée.


* * *


Ce qu'il lui arrive aujourd'hui, c'est une rencontre avec la gardienne de l'immeuble. "Javel-citron", le bouquet qu'elle abandonne, sa trace. Le nom que Pye lui donne.

Elle sont dans l'escalier. L'une à quelques marches au-dessus de l'autre.
- Il faudra penser à récupérer votre colis.
- Oui oui, tout à l'heure ou demain. Et vos jambes ?
- Elles tirent, surtout jusqu'à la sieste. Après, j'oublie. Et vous, le travail ?
- Pareil, j'oublie.

L'échange se poursuit. Pye se sent la parole prolixe. Elle se laisse glisser avec contentement dans la discussion après sa fouille improductive.
"Javel-citron" a un air différent. Pye reste captée par ses expressions comme une succession d'images fixes. L'iris, la bosse du nez, le bombé du front. Tout concorde. Reconnaisance. Une aïeule peut-être.

En bas. L'une est dans la rue, l'autre les pieds sur le pas de porte.
- Les jambes, elles tirent, elles tirent. Jusque dans le sol. Un coup à prendre racine. Je ne suis pourtant pas de bois vert. A mon âge...


* * *


Ce qui est en train de se dérouler, c'est la variation, sur les côtés, des pas de portes, des entrées et des sorties. Des vitrines et des enseignes. C'est le sol, appelé "asphalte". Ce qui se rapproche : ce qui était un peu plus loin l'instant d'avant. Cette fille par exemple qui avance. Non, c'est Pye qui marche. L'autre trépigne. Elle attend. Pye est embêtée. Elle ne se rappelle pas avoir pris rendez-vous. Elle ralentit son approche pour retarder le moment de la prise de contact. La fille ne semble pas encore l'avoir repérée.

Pye tire fébrilement son agenda de son sac. Elle regarde la page datée d'aujourd'hui. Rien. Ni nom, ni heure, ni esquisse, ni rature. Nul trait d'encre ou de crayon. Nulle traînée douteuse de gomme.  
Tout ce qui circule en elle s'accélère, tout ce qui est noué se durcit un peu plus. Cette chaleur qui monte en bouillon dans son crâne. Panique, ce dont elle est atteinte.

Peste, peste, Pye. Les jurons au bord des lèvres filtrent à peine entre les dents. L'atmosphère se trouble jusqu'à ne plus identifier la fille parmi les passants. Il suffira de charger l'épaisseur de l'air, bosses du front en avant. De tout oublier vraiment. Effacer jusqu'à l'image de la fille qui attend. La traverser.

Une cousine sans doute. Est-elle germaine seulement ? Une cousine dont elle n'aura pas enregistré le nom. Un masque de chienne.


* * *


Ce qui se confirme, c'est qu'on n'échappe pas si facilement à sa cousine. Pye est face à face avec la sienne, la fille qui attend. Par honte de la fuite, par colère vraie, elle fulmine.
- C'est toujours comme ça avec la famille ! Elle vous tombe dessus à brûle pourpoint ! Et quand on la cherche, on se casse le nez sur du vide. On peut en ouvrir des armoires, des tiroirs, et des boîtes !
Au fait, on se tutoie ?

Cousine paraît signaler que oui. Cousine paraît discrète. Ou séchée. L'abord fut un peu rude, certes.
Mollis, mollis, Pye. Il faut bien tenter de réussir ce rendez-vous à présent.

Toute la rue a disparu depuis que la cousine existe. Elle seule se détache nette sur fond flouté. Indéniable comme un cri. Et noire, comme une héroïne de Fritz Lang.

- Bon, on boit un café ? J'ai une heure devant moi.

Cousine l'accompagne, ou la suit. Elle n'est pas bavarde. Taiseuse, elle aussi. Mais minorité. "Minorité silencieuse".
Pye hésite entre deux cafés. Elle choisit le plus précieux. Brasserie, boiseries, enroulements Belle époque.

Pye demande comment c'était l'enfance. Raconte, raconte, cousine. Pye pose des questions plus longues que des réponses. Cousine est si parcimonieuse, et prostrée. "Oui", "Non" pour seule pâture.

Juste, avant de se quitter, l'heure à terme, la fille Cousine articule une phrase.

- C'est drôle qu'on ait fait connaissance comme ça. Si vous... tu n'étais pas passée devant la sortie Marx Dormoy. Si je n'avais pas trop attendu, si tu n'avais pas eu une moment de libre... Au hasard, donc.

Un peu court pour Pye. Contrairement à tout à l'heure, avant la rencontre, il est certain qu'elle est immobile et que c'est l'autre qui marche, et s'éloigne. La rue est fixe, sauf ce qui bouge et se déplace. Elle scrute la sortie Marx Dormoy Ce lieu qui lui a permis de reconnaître Cousine.

Elle reste plantée. Souche ou pylône.


* * *


Ce qui est, c'est l'échappée.
Ce qui est, c'est le retour à ce qui n'a pas été identifié.
Terre ! Improvisation aussi bien. Sur le primitif son. Le sol primal.


* * *


Pye a opté pour pour le "Rail vert". Petite ceinture de Paris qu'elle grignote chaque jour un peu plus en suivant tant qu'elle le peut la voie. Pye a pris un bon rythme depuis ce début d'après-midi. Elle a fait du chemin. Elle collecte avec l'oeil tout ce qu'elle veut glaner. Les grincements figés dans le fer. La vitalité des broussailles. Le béton qui résonne avec la rouille. la ligne qui s'en va jusqu'à plus soif.

Vieux garde barrière. Vieux garde barrière. L'homme dressé un peu plus loin pourrait bien en être un. Gardien encore. Baleine ou Sémaphore.

- Je vous cherchais précisément, dit Pye en le rejoignant.
-Ah ?
- Nous nous connaissons... ou, du moins, nous devrions.
- Dans ce cas.
- Vous êtes en place et lieu du grand-père. N'est-ce pas ? Un papi, quoi.
- Ca, pour être grand-père... Je suis plus bon qu'à regarder les trains passés. J'rumine et j'bronche. Voilà.
- Et quand j'étais petite... vous étiez encore garde-barrière ?
- J'pense bien, oui.
- Dis, comment c'était ? Raconte.

L'homme est droit, "comme un I", dans un paysage plat encombré de signes urbains contemporains et de vestiges. Son histoire est droite. C'est à dire linéaire. Phrase à phrase, sans retour, sans parenthèses. Il possède son affaire, cette fameuse histoire de chemin de fer et de garde-barrière. Les gestes, les horaires, les itinéraires, les gens.

Pye se souvient au fur et à mesure qu'il dévide son récit. Elle acquiesce, elle ponctue, peu à peu elle complète. Elle piste la réminiscence dans les lieux et les objets désignés. Elle tente un "et tu te souviens quand"...

Pye quitte Papi entre chien et loup. L'heure qu'il se rentre. "Mettre la viande dans le torchon".  

- Mademoiselle, dit-il en se courbant dans une révérence, la main sur la poitrine.

"Mademoiselle", c'est un peu court pour Pye.

Mademoiselle tourne talons, va voir ailleurs si elle y est.


* * *

Pye a opté pour le bar PMU.  Tout près du Père-Lachaise. Le cimetière.

Elle entre sans préambule. Pénètre dans l'épaisseur où les brunes se consument. Entreprend un jeu de loterie à même le comptoir.

Pye crie "Maman" et ouvre grand les bras, en apercevant la femme rondelette qui sert derrière le bar.

- Qu'est-ce qu'elle baragouine celle-là ?, renvoie la femme Maman

Le sourire de Pye se casse immédiatement. Elle se voit dans le miroir derrière l'étalage des bouteilles. Elle voit le reflet de Maman de trois quart.

- Mais vois, on est tout pareil. Les chats font pas des chiens.
- Oui, et quand les poules auront des dents...

Rictus, rictus, quand tu sautes à la gueule des chiens !

Bouteilles, bouteilles. Cendriers. Chaises. Verres à anisette, verres à pied, tasses à café. Soucoupes. Percolateur. Pye est en fureur. Elle saisit, elle arrache, elle balance, elle rougeoie. Percolateur. Lapins sortis des chapeaux. Civet.


* * *

Pye est jetée hors du bar par des bras noueux et peu tendres. Elle fuit, s'éloigne en enchaînant les rues transversales, puis ralentit sa course, tente de se resaisir. La main droite sur le ventre, jusqu'à ce que ses inspirations soient profondes, qu'elle sente les vibrations du souffle entre ses hanches.

Pye doit faire le point. Elle franchit les portes de la Grande galerie de l'évolution, circule un temps entre les mammifères, s'assoit sur un banc un peu en retrait de l'immense faune médusée.

Elle tire de son sac un atlas de poche. Elle le feuillette et joue du crayon sur les pages comme d'un compas. Le métro Marx Dormoy, le chemin de fer de la Petite ceinture, le PMU, n'ont donné que maigre pitance en matière de famille.

- Une mère pourtant... C'est pas rien, une mère !, se répète-t-elle à voix haute, en appuyant chaque syllabe.

Il faut sans doute s'expatrier pour de vraies retrouvailles. Elle répertorie sur la couverture intérieure gauche de son atlas : "reste à trouver : Père, Soeur, Frère, Tante, Oncle, Mamie". Elle encadre plusieurs fois "Père" et "Soeur".

Elle regarde de nouveau les noms de pays dans l'index. Elle s'attarde sur le P : "Paraguay, Pérou, Philippines, Pologne".

- Pologne. Bien, ça, la Pologne.


* * *


Ce qui est remarquable dès la descente du car, c'est ce friselis aigrelet qui fait frémir les cheveux. Pye est en gare de Cracovie, à quelques centaines de mètres de la vieille ville.

Elle attend à la station de tramway la plus proche et monte dans le premier tramway. Les yeux à-demi fermés, somnolente, elle se laisse porter jusqu'au bout de la ligne, et ne perçoit presque rien du trajet. Juste des mouvements irisés, des filaments de lumière. Bercée par le prisme des choses et des vies de Cracovie. Juste des voix, qui d'abord s'entrechoquent, cacophoniques, puis qui peu à peu se résolvent dans un accord.

Pye refait la route dans l'autre sens sans quitter le tramway. Une adolescente s'est assise en face d'elle. Poupée de paille avec des tresses de chaume. "Fifi brin d'acier" ou "kleine jüdin".

La fille fait une mine intriguée en fixant le plan de la ville que Pye tient en main.

- Vous êtes française ?
- Oui, c'est vrai. Comment ?...
- Votre plan. Je parle et lis le français. Ma seconde langue. Comme on dit... "seconde peau" aussi, je crois ?
- Vous connaissez la France ?
- Par les livres, oui. Pas en vrai.  
- Vous êtes d'ici ? Vous connaissez bien Cracovie ?
- "Comme ma poche", on dit ça aussi ?
- Oui oui, on dit ça. C'est parfait.
- Vous voyez cet itinéraire, je le fais au moins trois fois dans la semaine depuis des années. Il y a beaucoup d'habitués sur cette ligne. Eux aussi, depuis des années. On s'est tellement vu, on se reconnaît tous. Une famille presque. Il y en a des drôles. Il y en a un qui passe le balais devant ses pas pendant qu'il marche. Une qui regarde régulièrement ce qu'elle a dans le dos avec son miroir. Un autre qui lit le journal à l'envers... Là, regardez discrètement, derrière vous, au fond, c'est lui. J'en étais sûre, c'est son heure.

Pye se retourne. Elle peut l'observer tout à son aise, il est occupé à discuter avec son voisin. Il y met beaucoup d'attention. Sa langue résonne différemment. Elle s'isole.

- Qu'est-ce qu'il raconte ?
- Il raconte qu'il sait tout lire. N'importe quoi et dans tous les sens. Il raconte qu'il sait même lire dans les autres. Que ça demande de la concentration. Que parfois, il est tellement plongé en l'autre qu'il en oublie sa station. C'est ce qu'il raconte au moins une fois chaque jour à l'un d'entre nous. Et parfois aux étrangers.
- Présente-le moi !
- Je ne connais pas son nom, mais installez-vous à côté de lui quand son voisin descendra (dans deux arrêts, je crois). Vous ne manquerez pas de faire sa connaissance.
- Merci grande fille. Tu me suis ?
- Non, je m'arrête au prochain. J'habite au 17 de la rue, là, vous voyez ?

La jeune fille lui désigne une rue perpendiculaire à l'avenue sur laquelle roule, puis ralentit le tramway. Dans l'ancien quartier juif de Kazimierz.

- Venez me dire bonjour quand vous repasserez par là. Je vous ferai visiter notre chère et vieille ville.
- Entendu, si Cracovie veut de moi. Et si elle a ce que je cherche.










avr 23
2006

Encore un (tout) petit pour 7h, et on s'y remet vraiment

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato
Le métro Marx Dormoy, le chemin de fer de la Petite ceinture, le PMU, n'ont donné que maigre pitance en matière de famille.

- Une mère pourtant... C'est pas rien, une mère !, se répète-t-elle à voix haute, allongeant chaque syllabe.

Il faut sans doute s'expatrier pour de vraies retrouvailles.
avr 23
2006

Faire le point

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato

 Pour cette fois, une étape un peu courte... mais le voyage à Cracovie se prépare. Notes prises.


Pye est jetée hors du bar par des bras noueux et peu tendres. Elle fuit, s'éloigne en enchaînant les rues transversales, puis ralentit sa course, tente de se resaisir. La main droite sur le ventre, jusqu'à ce que ses inspirations soient profondes, qu'elle sente les vibrations du souffle entre ses hanches.

Pye doit faire le point. Elle franchit les portes de la Grande galerie de l'évolution, circule un temps entre les mammifères, s'assoit sur un banc un peu en retrait de l'immense faune médusée.

Elle tire de son sac un atlas de poche. Elle le feuillette et joue du crayon sur les pages comme d'un compas. 

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