Style film sentimental.
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Sommet de l’arche d’autoroute.
La caméra flotte à quelques mètres derrière le ruban d’arrivée et vise le bout coupé de l’autoroute. Pour la première fois on découvre la tranche de béton, avec les fers en attente qui dépassent et quelques graviers en train de se détacher, un filet de sable inquiétant qui coule.
Lux et Jouvence sont là, couchés sur le ventre, côte à côte, tout au bout de l’arche interrompue. Leur tête dépasse au-dessus du vide.
Ils regardent parfois vers le bas. Ils regardent parfois vers le ruban d’arrivée. Au cou de Lux pend une paire de jumelles qui se balance, retenue par une bride. Le sol est très très lointain. Tout en bas, juste en dessous, deux personnes marchent sur l’aire de béton. On dirait qu’elles avancent l’une vers l’autre. Lux porte les jumelles à ses yeux.
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Vue aérienne.
Zoom avant sur les silhouettes minuscules.
On reconnaît Selda, la femme qui nettoyait l’esplanade et les entrées d’immeuble. L’homme qui va dans sa direction, c’est le marathonien du « générique », le dernier de la course, celui qui a été renversé par le choc avec une coccinelle.
Ils s’approchent de plus en plus l’un de l’autre, mais on se rend compte maintenant qu’ils ne sont pas sur la même ligne, que leurs trajectoires ne peuvent pas se rencontrer.
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Caméra à hauteur humaine.
Selda et le dernier marathonien.
En réalité, ils ne sont séparés que de quelques mètres. Si seulement ils dirigeaient leurs yeux vers ceux de l’autre, au lieu de les tenir comme ils font : elle qui fixe sur son but un regard hautain, lui qui baisse la tête vers le sol pour ne déranger personne.
Ça y est, ils viennent de se croiser, en réussissant à ne pas échanger un regard, alors qu’ils semblent tellement seuls. Tout montre à quel point ils se sont contraints pour ne pas se voir.
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Lux et Jouvence.
Même position.
Lux passe les jumelles à Jouvence. Pendant la manœuvre, l’instrument leur échappe et tombe du haut de l’arche, droit sur les deux piétons en train de s’éloigner l’un de l’autre.
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On suit la chute des jumelles, qui s’écrasent à mi-distance de Selda et du dernier marathonien avec un bruit explosif. Les deux passants se retournent. Ils regardent l’objet pulvérisé. Ils regardent en l’air, là d’où est tombé l’objet. Ils se regardent enfin l’un l’autre. Ils s’accroupissent presque ensemble autour des débris, pour les examiner. Ils s’adressent la parole !
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Lux et Jouvence redescendent en courant la chaussée d’autoroute. Ils courent de front. La caméra les précède et les garde cadrés de face. Ils parlent sans ralentir leur allure.
Lux : « Il faut de l’entraînement. »
Jouvence : « Un matin tu te réveilles… »
Lux : « Ce matin, je me suis réveillé tout à fait normalement. »
Jouvence : « Tu me sembles un peu mieux réveillé que d’habitude. »
Lux : « On n’a pas d’habitude. »
Jouvence : « Je te connais bien, aller. »
Lux : « Ah oui ? Qui suis-je ? »
Jouvence : « Un photographe. »
Lux : « Peuh. »
Jouvence : « Un photographe. »
Lux : « Un photographe de châteaux d’eau. »
Jouvence : « Je t’ai vu photographier tout et n’importe quoi. Un panier de légumes.»
Lux : « Au pied d’un château d’eau. »
Jouvence : « Une partie de football. »
Lux : « Au sommet d’un château d’eau. »
Jouvence : « Tu es énervant. »
Lux : « Quand tu n’as plus d’arguments… »
Jouvence : « Pas du tout. Tu m’as demandé : qui suis-je ? Je te réponds : énervant. »
Lux : « En fait, j’avais toujours voulu photographier des châteaux d’eau, et j’avais remis à plus tard. Hier, c’était la première fois. »
Jouvence : « Enervant. »
Ils s’arrêtent. Ils sont arrivés au bas de la pente. Ils s’embrassent. Ils disent qu’ils ont pris assez d’élan. Ils font demi-tour et accélèrent en direction du sommet de l’arche.
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Zoé, dans le jardin au pied du château d’eau.
Elle joue avec son ballon. Elle le jette en l’air. Il retombe tout le temps. Elle regarde le sommet du château d’eau. Elle ne voit toujours pas l’escalier.
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Lux et Jouvence courent vraiment très vite, comme deux champions coude à coude. On les reconnaît maintenant, ce sont les deux échappés du marathon de « générique », ceux qui s’étaient arrêtés de courir pour faire un câlin. On reconnaît la main de Lux, l’œil de Jouvence, le même reflet de coccinelle, la même courbe d’épaule. Ils accélèrent encore. Ils atteignent le sommet de l’arche, ils s’élancent dans l’espace. Ils rompent le ruban ensemble et poursuivent leur course en plein ciel.
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Selda et le dernier marathonien. Debout face à face. On les voit de trop loin pour être sûr de ce qu’ils font. Ils se donnent peut-être quelque chose. Ils se donnent sûrement quelque chose.
On dirait que dans le ciel, derrière eux, passe un avion. Ou une comète.
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Lux et Jouvence atterrissent dans le réservoir du château d’eau. Ils ont perdu leurs vêtements pendant le trajet, maintenant ils se baignent tous deux dans la piscine et batifolent comme Adam et Eve au jardin d’Eden.
Les meubles ont repris leur place d’avant le match de foot. Zoé se tient sous un grand parasol blanc. On ne sait pas comment elle est arrivée là. Elle est accoudée à la fenêtre hors sujet qui reste immobile toute seule en l’air.
Zoé a vu ses parents tomber dans l’eau. Elle est gênée qu’ils batifolent, et surtout qu’ils soient nus. Elle leur tourne le dos, elle joue avec son ballon, puis elle n’y tient plus, elle se plante au bord du réservoir et balance son ballon dedans pour éclabousser Lux et Jouvence.
23.04.2006. 07H07