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nov 26
2007

Entretemps 4

Posté par Philippe Puigserver in Entre-Temps

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Quelques jours plus tard, c’est la réunion de tous les binômes d’Entre-Temps au bureau de La Hors De. Chacun est sorti de sa cellule et nous rompons le Spéculos et buvons le thermos. Barbara nous explique la marche à suivre. Bientôt, nous serons invités à déjeuner chez un habitant de la cité puis chez un politique. Denis nous distille les informations techniques et Joseph l’enveloppe budgétaire. Arte Povera. C’est la garantie de la générosité. Les autres binômes sont dépenaillés de l’un de leur membre, plasticien ou écrivain, nous crânons avec Marie-Noëlle. Les habitants de La Duchère partenaires du projet entrent dans le bureau. Nous découvrons notre marraine ; Jeanne Françoise Worbe, dite Mimi. Cheveux gris et œil alerte, elle est la vigie, la mémoire et la conscience du quartier. Quarante ans de présence à accompagner les utopies, les impasses, les blessures, les joies, la frénésie, l’immobilisme, la frénésie. Nous prenons rendez-vous pour dé;jeuner. Huitième étage, barre des Erables, vendredi 12 octobre, au 250, mais l’entrée se fait au 254.

Par internet, j’ai la confirmation que Jeanne Françoise est de l’étoffe des grandes militantes qui a offert sa vie au service des autres. Universitaire, enseignante et chercheuse en physiologie animale, elle s’est de suite impliquée dans le monde associatif et les réunions de quartier. Elle a participé à la grande aventure de La Duchère qui fut de construire toute une ville dans la ville. Un Macondo des temps modernes. Elle a notamment animé le Groupe Abraham chargé de rencontres et de débats entre catholiques, protestants, musulmans et juifs, à une époque où le culte n’était pas un enjeu politique. Jeanne Françoise agit à hauteur d’homme. Spécialiste du rat et de « l’absorption intestinale des sucres chez la grenouille (sujet de thèse, 1959), elle a également rédigé un petit guide pratique des droits dans le cadre de la lutte contre les exclusions. Elle croit à la vertu de l’emploi dans la construction d’un mieux-vivre ensemble. Pour ma part, je trouve que notre rapport névrotique au travail fait beaucoup pour la dégradation des rapports humains ; il est temps de réhabiliter la paresse et l’oisiveté comme gisements inépuisables de ciment social. Les associations qui peinent souvent à renouveler leurs cadres sont un exemple merveilleux d’action déconnectée de la fiche de paye ; elles sont souvent le fer de lance du progrès social.

Lorsque nous pénétrons l’immeuble des Erables, conçu par Jean Dubuisson, élève de Le Corbusier, nous débouchons sur un immense hall, agora avec plantes vertes, bancs et boîtes aux lettres. On image les taillages de bavette au moment du courrier. La grande coursive a été coupée en deux par un miroir, ligne de démarcation entre la partie nord des propriétaires et la partie sud en HLM. Tout l’enjeu du grand chantier actuel est de faire accéder à la propriété de nombreux foyers pour mixer les statuts et mailler solidement en éradiquant les oppositions létales. Nous croisons deux Marocaines nouvellement propriétaires et fières d’habiter cet immeuble classé. Leurs sourires éclipsent le carrelage édenté et l’ascenseur arthritique. Au huitième étage, sur le palier, un immense poster de Capri nous fait miroiter les mers du sud avec loggias et bougainvillées. Mimi Worbe me dit que c’est une photo de La Ciotat. Nous entrons. J’ai déjà visité nombre d’appartements à la Duchère, mais ils étaient tous à l’abandon, tout juste bons pour des artistes en attendant la destruction. C’est la première fois que j’y vois des coquetteries, des tapisseries et une bibliothèque fournie, c’est la première fois que j’y sens le fumet d’une blanquette de veau. Jeanne Françoise est célibataire depuis toujours ; elle aime recevoir. Elle s’est beaucoup occupée de sa maman mourante puis de sa sœur. Je pense aussi au quartier dont elle a accompagné la décrépitude. Quel sacerdoce ! Je me demande qui saura en retour la mener avec attention jusqu’au Styx. J’ose lui poser la question, je la sens tellement forte. Elle me parle de ses nièces dont elle est proche. Mais elle n’est pas dupe, le rapport à la mort et à la vieillesse a changé. Et puis, donner, c’est n’attendre rien en retour, donner est un acte égoïste pour mieux s’estimer. Ce genre d’égoïsme face à la mort n’a plus vraiment cours ; à quoi bon mieux s’estimer aujourd’hui ? L’acte gratuit, voilà ce qu’elle incarne Mimi Worbe ; un acte fané mais vif, chahuté mais serein, philosophe car atemporel. Jeanne Françoise n’a pas d’enfants mais son écot à la continuation de l’espèce brille ; sa vie est l’un de ces grains de sable qui fait les belles plages. Nombre d’entre nous ne peuvent prétendre qu’à n’être que le fragment de détritus ou d’hydrocarbure qui vient souiller la part belle des hommes. J’écluse le Bourgogne et m’enfourne la salade de céleris puis la blanquette de veau. Nous fumons au salon. Nous chevauchons les grandes plaines de la parole, le vent gonfle nos chemises et les embruns iodés ravivent nos visages ; nous sommes au huitième étage, cernés par le béton et les maux de vivre ; nous rions en nous fichant de la clepsydre.
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