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avr 28
2007
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Ahmed et le garçon d'ascenseurPosté par Patrick Ravella in non classé |
Parfois, lorsque je prends l’ascenseur de la Tour, très tard dans la nuit, j’y trouve un homme silencieux, vêtu d’un long manteau brun, le visage caché dans l’ombre d’une capuche. L’inconnu dit peu de mots, le plus souvent ceux-là : « Où voulez vous aller ? » Non pas « quel étage », mais « où ». La première fois j’ai été surpris, car je ne vis pas dans le genre d’immeuble, ni au genre d’époque où l’on trouve habituellement un garçon d’ascenseur. Et cette phrase « Où voulez vous aller ? » m’a encore plus étonné quand l’homme a montré le panneau de commande. C’est alors que j’ai remarqué une curiosité supplémentaire : les boutons de l’ascenseur ne portaient plus les numéros d’étage, mais les noms de villes lointaines ou même inconnues.
La première fois, donc, tellement surpris, je n’avais pas répondu à la question. Le garçon d’ascenseur, sans insister, était sorti de la cabine et s’était éloigné dans le hall de la Tour. Moi je l’avais regardé partir, et lorsque je m’étais retourné vers le panneau de commande, les boutons marquaient juste les numéros d’étage, de zéro à cent. Comme tout ça m’avait paru bizarre, le mercredi suivant j’en ai parlé au docteur Lopez, le psychologue du Centre Médical. À ce qu’il m’a dit, il est spécialiste en bizarreries. Je vais au Centre Médical tous les quinze jours, parce qu’au lycée les surveillants disent que je suis trop agité, et le docteur Lopez m’a expliqué que c’est à cause de mes problèmes identitaires. Rien de grave, selon moi. Mon père est né en Algérie, ma mère est née en France et moi, tout à fait par hasard, je suis né en Angleterre. Si ça se trouve, le père du docteur Lopez est né en Espagne, sa mère en Italie et ainsi de suite, mais je n’ai jamais osé lui demander. D’ailleurs il ne répond pas aux questions personnelles. J’ai donc raconté l’histoire du garçon d’ascenseur et j’ai demandé au docteur Lopez ce qu’il en pensait, en tant que spécialiste en bizarreries. Il a réfléchi un moment et il m’a dit que c’était une métaphore de mes problèmes identitaires. Je le connais assez maintenant, pour savoir quand il est inquiet. Et j’ai lu sur le froncement de ses sourcils une question terrible inscrite en caractères arabes : « métaphore ou hallucination ? » Mais je ne suis pas tout à fait sûr, parce que l’arabe c’est une langue que je connais mal, surtout les mots compliqués. Ça ne suffit pas que mon père soit né en Algérie. Moi-même, je suis né à Londres et je ne parle pas Anglais du tout. La seconde fois que j’ai rencontré le garçon d’ascenseur, j’ai essayé de savoir si c’était une hallucination ou une métaphore. J’ai donc répondu à sa question : Lui : « Où voulez vous allez ? » Moi : « À Paris. » Je ne sais pas pourquoi j’ai dit Paris, alors que je n’avais pas spécialement envie d’y aller. Lui, au lieu d’appuyer sur le bouton « Paris », il a levé la main, paume ouverte vers moi. J’ai attendu, vu que je ne savais pas quoi faire, et au bout d’un moment l’homme est sorti de la cabine, et il s’est éloigné dans le hall de la Tour pendant que je le regardais partir. Lorsque je me suis retourné vers le panneau de commande, les boutons ne marquaient plus les noms de ville mais les numéros d’étage habituels. Le mercredi suivant, j’ai tout raconté au docteur Lopez, et il m’a dit pourquoi le garçon d’ascenseur avait tendu la main. Voilà son explication : « Il y a toujours un prix à payer pour le passage. » Aussi, lorsque j’ai rencontré le garçon d’ascenseur pour la troisième fois, j’ai glissé dans sa paume une pièce de monnaie. Il a regardé sans mépris la pièce ordinaire, il l’a retournée avec impartialité, puis il me l’a rendue sans un mot. Après il a quitté l’ascenseur et il s’est éloigné dans le hall, pendant que les boutons redevenaient pareils à tous les jours sur le panneau de commande. Je n’ai pas eu besoin de demander au docteur pour comprendre : il faut trouver une autre façon de payer son passage.











