|
avr 22
2006
|
Bède plane doucementPosté par P.-O. Dittmar in non classé |
Bède se retourne et commence à marcher dans le cloître en sens inverse.
Bède s’accuse tout les dimanches pourtant il est persuadé d’avoir trouvé une solution (il faut bien se persuader de quelque chose) : pour ne pas rester soumis à sa mémoire, il relit. Il remplace ses souvenirs coupables par ses lectures passées, des petites pierres orthodoxes avec lesquelles il peut s’abandonner sans regrets. Plutôt que de finir sa vie au croisement de ses souvenirs, il se fait matrice à textes, intermédiaire des pensées d’auteurs morts il y a des siècles. Comme ça, son extension déborde de beaucoup sa personne et s’enfonce de toutes ces radicelles dans les siècles chrétiens. Son état de réceptacle lui épargne bien des tracas, lui permet de parler sans parler, de convaincre sans convaincre. Bède devine derrière les sourires de ses frères l’amusement qu’ils ont à le voir vivre à travers les siècles. Bède les remercie de le laisser sauver les apparences (que lui reste-t-il d’autre à sauver ?).
La caméra se perd dans les nuages
Bède a ses dadas et les tours de cloître qu’il fait n’arrangent rien. Son penchant naturel à la répétions s’aggrave au fur et mesure des rondes quotidiennes autour du jardin carré.
Cette image qu’il a de lui-même, comme une construction faite d’extensions et de radicelles est largement exagérée, car c’est peut-être 4, 5 textes au plus qui lui reviennent sans cesse, et qu’il se répète mentalement. Il y a ce passage des Confessions d’Augustin qui commence par quelque chose comme « Dans un désordre extrême, mon esprit déroulait des formes immondes et repoussantes, mais qui étaient pourtant des formes ; et j’appelais informe ce qui était mon état ». Il faudrait qu’il en retrouve l’origine. Et puis ces textes de Marguerite Porette où l’union mystique de l’âme avec Dieu n’est possible qu’au prix d’une série incroyable de termes plus chargés de sens les uns que les autres, où l’esprit se perd toujours plus in linea mentis, dans les linéaments dans l’âme. Regarder Dieu avec « la légèreté de la lumière de l’intelligence de l’esprit éveillé ». Soit. Il ne comprend pas mais aime bien, et Bède se répète ce genre de phrase en marchant.
Mais son favori reste son homonyme, celui dont il hérite son nom de clôture, Bède le Vénérable. Ce qu’il aime de lui tiens à quelques mots, à cette description des nuages qu’on lui prête : « A l’intérieur, le nuage est concave, à l’extérieur il est arrondi pour imiter la forme du ciel dont il est proche. Sur les cotés, il n’a pas de forme déterminée, car, lorsqu’un nuage s’approche d’un autre, il prend la forme de ce dernier ».
Bède pense que Guigues a bien fait de partir
***
L’image revient sur Guigues. Il est arrivé en haut de la route en lacet, au col du Chat.
Guigues est maintenant face à la grande bouche du tunnel. Interdit aux piétons, interdit aux vélos. Sa fuite s’arrête là. Le soleil est haut, les camions se succèdent et le dépassent sans événement. Le tunnel est noir et pue beaucoup. Guigues regarde la grande bouche noir dans la montagne de calcaire blanc. Guigues s’engouffre dans le tunnel.
Fondu au noir











