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avr 23
2006

Ce qui nous domine fin

Posté par P.-O. Dittmar in non classé 

P.-O. Dittmar
Fin de l'histoire. En suite à un commentaire qui trouvait que l'histoire manquait de femmes, le traveller Taz est devenu une femme, pour l'ensemble du texte et pour toujours. Le dernier épisode est en bleu

Ce qui nous domine

Contrainte de départ: La cellule du père prieur (chef de la communauté) de l'abbaye d'Hautecombe (rive ouest du lac du Bourget en Savoie), accessible à la seule communauté religieuse et dont la porte reste ouverte pendant les conversations.

 

Contrainte d'arrivée :


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Père Bède :

-« Voici que nul homme n'est avec moi et pourtant je ne suis pas seul. Je suis pour moi-même une foule… »

Frère Guigues :

- Nous perdons notre temps, père.

- « ...J’ai avec moi les bêtes sauvages que j’ai nourries dans mon sein en même temps que moi depuis mon enfance. »

-nous gâchons tout.

- « ...Car elles n’aiment que trop en moi leur habitudes et même dans la solitude elles ne veulent pas s’éloigner de moi. ». J’aurai préféré que tu n’entres pas.

-ce lac est faux Père, ces montagnes sont fausses et l’abbaye perd chaque jour un peu plus de sa force…

-tu t’égares…

-Ces montagnes creusées de tunnels, ce lac trop riche de ces milliers poissons importés, avec pour les pécher, ces milliers pécheurs sur-équipés de moulinets Mitchell homologués NF.

Le Père Bède se lève, se dirige vers sa petite bibliothèque, et sort « Le miroir des âmes simples et anéanties ». Il lit :

-« Cette Ame a aperçu par divine lumière l’être du pays dont elle doit être, et a passé la mer pour sucer la moelles du haut cèdre. Car nul n’atteint cette moelle s’il ne passe la haute mer et s'il ne noie sa volonté dans ses ondes. Entendez, amants, que c'est-à-dire. »

-Tout est pourri ici par trop d’histoire, tout s’est affadit et s’est mélangé. Les frères qui se sont succédés dans ces murs sont devenus des papes et ont troqué leurs coules de bure pour des étoles de pourpres. L’abbaye pourrit, elle pourrit d’être devenue le cimetière des rois d’Italie, une page dans le guide vert, un vers de Lamartine, notre place n’est plus ici.

Le Père Bède est resté assis face à la fenêtre, il répond au Frère Guigue sans quitter la vue du regard.

-« Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir ! »

-Excusez-moi Père, mais c’est faible, très faible

-« Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux. »

-Même ça c’est faible.

Frère Guigue sort de la cellule et laisse le Père Bède seul.

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Guigues sort de l’abbaye (il n’en a pas le droit). Dehors, la lumière blanche rend tristes les voitures garées sous les grands platanes du parking du monastère. Guigues sait que ces platanes ne pourront plus le satisfaire ; Guigues cherche depuis toujours une forme adéquate et celle-ci ne l’est plus. La solitude du Père Bède lui semble d’un autre siècle, tout comme le dialogue que ce dernier reprend chaque jour avec ses bêtes intimes et intérieures.

Sûrement les choses changeront, le vieux prieur mourra bientôt et reposera pour toujours entre les princes d’Italie. Le dernier rempart. Personne après lui n’est ici assez fort pour porter une solitude au milieu d’une foule bête, au bord de ce lac de montagne si propre qu’on jurerait l’avoir déjà vu cent fois en poster dans des villes où il fait trop chaud. Alors sûrement, quand le prieur mourra, les moines partiront.

Tout est déjà prêt, une ruine a été repérée sur le plateau de Ganagobi qui domine la Durance. Mais pff… une nouvelle solitude artificielle et provisoire, avec ses murs faits en trop belles pierres qui vite attireront les retraites de luxe pour chrétiens de gauche. Guigues ne donne pas dix ans pour que des gamins débiles jouent à cache-cache dans les tombes des bénédictins creusées il y a mille ans dans la roche calcaire.

Pour lui, c’est la forme même de l’abbaye qui ne fonctionne plus. Le cloître et son jardin idéal, les bâtiments conventuels et l’église jolie sont désormais et pour toujours condamnés au pittoresque.

Guigues marche le long de la petite route en lacet qui quitte le monastère. Le petit matin frais est calme.

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La route qui monte au milieu des pins est encore déserte à cette heure de la journée. Guigues entend maintenant un camion qui approche, qui monte depuis le lac. Il distingue nettement le moteur rétrograder à chaque virage. Le camion semble mettre infiniment de temps à monter cette côte. Guigue l’attend avec impatience. Le bruit devient considérable et Guigues n’entend plus que ça. Souffle du camion qui frôle Guigues. L’odeur du diesel reste suspendue dans l’air quelques secondes puis se laisse recouvrir par celle des pins. Retour au silence. Guigues qui s’est arrêté pour regarder passer le camion, reprend sa marche. Guigues commence à croire qu’il a fait le bon choix.

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Bède fait des tours de cloître

Le départ de Guigues sûrement attriste Bède. Vieux prieur, ce dernier n’a plus ni l’age, ni le désir indispensables pour convaincre qui que ce soit. De plus en plus Bède laisse couler. Au chapitre, ses mea culpa manquent de variété (le prieur aimerait avoir plus d’imagination, se trouver un vice différent chaque semaine pour stimuler les autres moines, les pousser à ne pas se reposer sur des péchés connus, identifiés, rabachés), chaque semaine désormais Bède s’accuse d’acedie. Absence de désir voir absence de désir de désir. Bède se reproche chaque dimanche matin, devant les frères que cela ennuie, son flottement ordinaire et son existence passive où les prières deviennent des rêveries, les méditations des moments de soumission presque totale, où son corps ne sert plus que réceptacle à la masse toujours plus pressante des souvenirs. Bref Bède constate l’affaissement progressif de sa volonté

Bède se retourne et commence à marcher dans le cloître en sens inverse.

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Bède se retourne et commence à marcher dans le cloître en sens inverse.

Bède s’accuse tout les dimanches pourtant il est persuadé d’avoir trouvé une solution (il faut bien se persuader de quelque chose) : pour ne pas rester soumis à sa mémoire, il relit. Il remplace ses souvenirs coupables par ses lectures passées, des petites pierres orthodoxes avec lesquelles il peut s’abandonner sans regrets. Plutôt que de finir sa vie au croisement de ses souvenirs, il se fait matrice à textes, intermédiaire des pensées d’auteurs morts il y a des siècles. Comme ça, son extension déborde de beaucoup sa personne et s’enfonce de toutes ces radicelles dans les siècles chrétiens. Son état de réceptacle lui épargne bien des tracas, lui permet de parler sans parler, de convaincre sans convaincre. Bède devine derrière les sourires de ses frères l’amusement qu’ils ont à le voir vivre à travers les siècles. Bède les remercie de le laisser sauver les apparences (que lui reste-t-il d’autre à sauver ?).

La caméra se perd dans les nuages

Bède a ses dadas et les tours de cloître qu’il fait n’arrangent rien. Son penchant naturel à la répétions s’aggrave au fur et mesure des rondes quotidiennes autour du jardin carré.

Cette image qu’il a de lui-même, comme une construction faite d’extensions et de radicelles est largement exagérée, car c’est peut-être 4, 5 textes au plus qui lui reviennent sans cesse, et qu’il se répète mentalement. Il y a ce passage des Confessionsin linea mentis, dans les linéaments dans l’âme. Regarder Dieu avec « la légèreté de la lumière de l’intelligence de l’esprit éveillé ». Soit. Il ne comprend pas mais aime bien, et Bède se répète ce genre de phrase en marchant. d’Augustin qui commence par quelque chose comme « Dans un désordre extrême, mon esprit déroulait des formes immondes et repoussantes, mais qui étaient pourtant des formes ; et j’appelais informe ce qui était mon état ». Il faudrait qu’il en retrouve l’origine. Et puis ces textes de Marguerite Porette où l’union mystique de l’âme avec Dieu n’est possible qu’au prix d’une série incroyable de termes plus chargés de sens les uns que les autres, où l’esprit se perd toujours plus

Mais son favori reste son homonyme, celui dont il hérite son nom de clôture, Bède le Vénérable. Ce qu’il aime de lui tiens à quelques mots, à cette description des nuages qu’on lui prête : « A l’intérieur, le nuage est concave, à l’extérieur il est arrondi pour imiter la forme du ciel dont il est proche. Sur les cotés, il n’a pas de forme déterminée, car, lorsqu’un nuage s’approche d’un autre, il prend la forme de ce dernier ».

Bède pense que Guigues a bien fait de partir

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L’image revient sur Guigues. Il est arrivé en haut de la route en lacet, au col du Chat.

Guigues est maintenant face à la grande bouche du tunnel. Interdit aux piétons, interdit aux vélos. Sa fuite s’arrête là. Le soleil est haut, les camions se succèdent et le dépassent sans événement. Le tunnel est noir et pue beaucoup. Guigues regarde la grande bouche noir dans la montagne de calcaire blanc. Guigues s’engouffre dans le tunnel.

Fondu au noir

Nouvelle contrainte à intégrer:


Sur la photo, Boudda raconte en mangeant « moi j’ai deux mamans, une maman machine à coudre et une maman forêt bananes ».


Guigues marche dans ce tunnel où l’air est irrespirable. Ses sens, appauvris par des années de solitude, sont débordés. Frôlé par les poids lourds qui passent le klaxon enfoncé, il prend pour la première fois conscience physiquement de la possibilité de sa mort (elle n’avait été jusqu'à présent qu’un abstrait objet de prière).

 

Guigues est sorti du tunnel. Il fait quelques pas, un peu groggy par l’expérience qu’il vient d’éprouver ; il rejoint un carré d’herbe verte qu’il se souvient avoir vu depuis le tunnel, s’allonge.

Son cœur palpite, ce qu’il ne lui arrive normalement plus depuis des années. En se calmant, il regarde la bouche sombre du tunnel dans la roche calcaire. Il repense à sa discussion du matin avec le Père Bède et se trouve conforté dans son sentiment. Ce monde qu'il vient de laisser lui semble toujours aussi faux il y a quelques heures encore lui semble toujours aussi faux, l’abbaye, le lac… Guigues regarde encore son tunnel et se dit que ce qu’il vient de vivre est sûrement plus vrai. Un camion passe, il se demande si c’est mieux.

Guigues regarde le ciel et, de fatigue et de lassitude, s’endort sur l’herbe.

Une voiture s’arrête au bord de la route. Une jeune stylée traveller en sort et se dirige vers Guigues. Elle s’approche de l’ancien moine et le touche. Guigues se réveille.

-Ça va ?

Guigues, un peu endormi :

- ça va merci.

-vous êtes perdu ?

-non pas vraiment…

-vous voulez que je vous dépanne ?

-oui, peut être.

-ben montez alors.

Guigues s’installe à la place du passager. Le conducteur démarre. Comme Guigues est un peu brassé par les relents de gazoil du tunnel et la conduite de la travelleuse, il cherche à ouvrir la fenêtre. Il tourne la manivelle de la 205 rouge défraîchie, sans succès. La conductrice pile et se gare brusquement au bord de la route.

-désolé, c’est cassé.

La conductrice sort, fait le tour de la voiture, ouvre la portière, ôte le carter de plastique à l’intérieur, accède au mécanisme, et finalement descend la fenêtre.

-elle est un peu vieille.

La travelleuse reprend le volant. Elle roule vite. Guigues est fasciné par l’enchaînement des virages, les arbres qui filent et le bitume qui glisse sous la voiture. Il voit nettement le bitume comme un grand ruban qui serpente. Cette forme lui semble intéressante.

Guigues a maintenant un peu froid. Il préférait que la fenêtre soit fermée. Il ne dit rien.

-vous allez où ? demande Guigues.

-Franchement, tu vois, j’ai pas vraiment d’plan… C’est comme tu veux…

Guigues vient de remarquer sur le siège arrière une peluche de macaque, et la réponse de la conductrice ne le rassure pas.

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Aire d’autoroute de Beaune.

Guigues et la travelleuse s’arrêtent pour faire le plein. Ils ont faim et la voiture a soif. Ils ont besoin de parler un peu plus. Ca fait deux cent kilomètres qu’ils roulent et personne ne sait encore où aller car la conductrice n’a pas de plan et Guigues ne tient pas à se rendre dans un lieu précis. Guigues ne tient pas à se rendre dans un lieu précis car justement, il est en train de fuir la localisation la plus stable, la plus précise, un monastère dont on ne franchit pas les portes.

Guigues ne tient pas à aller quelque part, cette errance lui convient très bien. Il continuerait sans problèmes, marathonien des flux, gyrovague d’un nouveau genre. Certes cette 205 pourrie est bruyante, certes les longues tirades de sa voisine sur l’agriculture macrobiotique, les bienfaits corporels des restrictions alimentaires forcées (Guigues sourit en l’entendant parler de « jeûne ») et l’odeur de l’herbe qu’elle fume l’importune, mais comme la fenêtre de la voiture reste toujours ouverte…

Guigues et la travelleuse prennent de l’essence. Et se dirigent vers l’auto-grill. La travelleuse a pris avec elle son macaque en peluche. Ils vont prendre un café au distributeur que Guigues va payer. Long plan fixe à la Ackerman sur la vie de l’auto-grill.

Lorsque Guigues voit sa comparse prendre sa peluche avec elle, certaines de ses craintes se confirment. Il prend alors la ferme décision de trouver, autour du café, un point d’arrivée pour leur voyage. Guigues n’a pas envi de faire un quelconque effort de réflexion, et comme il veut choisir vite, propose la ville de Chartres.

- Ca l’fait. Dit l’autre

« Tant mieux », pense Guigues.

Guigues et la travelleuse savent maintenant qu’ils vont se quitter à la fin de la journée. La jeune femme insiste pour faire une photo souvenir avec Guigues et le macaque, dans un photomaton.

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Guigues, le jeune et la peluche se dirigent vers le photomaton de l’auto-grill.

Guigues s’arrête devant la machine.

- excuse-moi, je n’ai plus de monnaie, je ne peux pas payer.

-ben t’as qu’à retirer…

Guigues, un peu honteux.

-Je n’ai pas de Carte Bleue

-T’as pas de Carte Bleue ?

-Je n’ai pas de Carte Bleue.

-putain, t’es roots mec… mais j’aime bien, c’est bien frais comme attitude.

-…

-allez je t’invite… on y va ou quoi ?

Le couple entre dans le photomaton, la propriétaire du macaque glisse dans la main de ce dernier une banane. Dans la cabine, Guigues est serré contre la jeune femme. Il n’aime pas son odeur car n’est pas habitué à la promiscuité. Il voit leur image dans l’écran numérique qui leur fait face. Il voit sa collègue avec une lucidité nouvelle, accentuée par la comparaison qu’il peut faire avec sa propre personne. Sa conductrice a une vingtaine d’années, un sweet informe noir, un piercing dans le sourcil gauche et un enthousiasme un peu ridicule. Guigues se voit, il a quarante ans peut-être, porte des habits également informes, qui bien qu’ordinaires ont permis à tous les clients de l’auto-grill de l’identifier comme un curé. Tous les deux ont les mêmes cheveux rasés.

Le couple va se prendre en photo, le singe sur les genoux. Pour décoincer un peu Guigues que cette situation dérange, la jeune fait bouger le singe et lui fait dire : « moi j’ai deux mamans, une maman machine à coudre et une maman forêt bananes ». Guigues rie. La première photo est la bonne.

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Guigues et Taz (c’est ainsi que la travelleuse se présente) roulent vite sur l’autoroute. Guigues n’en finit pas de regarder la photo-souvenir qu’ils ont fait à l’Autogrill. C’est l’après midi et il fait chaud. Taz écoute une musique que Guigues ne connaît pas et qui fait une sorte de tapis sonore aux claquements du vent dans la fenêtre ouverte. Guigues porte le macaque sur les genoux.

 

 

Le jour touche à sa fin lorsque Guigues et Taz arrivent à Chartres. La lumière est rasante sur les blés, et Guigues voit de loin la silhouette de la cathédrale se détacher au dessus des champs. Cette longue et haute nef, scandée par les arcs boutants, avec à son extrémité cet élancement fou, cette verticalité sans gène des deux tours-porche de la façade. Le véhicule s’approche de la ville et Guigues ne quitte pas la cathédrale des yeux. Comme il avance, l’image se détériore, se détruit. Les blés disparaissent d’abord puis c’est bâtiment qui ne se détache plus vraiment. La nef majestueuse lui semble de moins en moins haute, comme si elle se faisait manger par la ville au fil de son avancée. Bientôt la voiture est entouré d’habitations, Guigues réalise alors que le soleil s’est couché, que la ville est petite, la région moche.

Taz se gare sur un parking gratuit en périphérie du centre historique. Ils remontent tous les deux la rue commerçante de Chartres. Cette rue ressemble à toutes les rues commerçantes des petites villes de France avec ses pavés auto-bloquants, ses bacs à fleurs en béton années 1980, ses boutiques incontournables : le photographe Fox, Armand Thierry, Benetton, Pinky, Camaïeu, Brice. Alors que ce monde standardisé horripile Taz (qui cherche surtout quelqu’un susceptible de lui dire où pécho), ces noms n’évoquent rien pour Guigues et ne le gênent pas. Il voit la terrasse du « Coup-franc » avec des jeunes qui boivent en terrasse, il se laisse porter par cette demi-foule qui déambule, croise des femmes.

 

Guigues se sent obligé d’aller voir la cathédrale, il croit décevoir Taz s’il ne le fait pas.

De près, le grand bâtiment biscornu l’ennuie. Devant le portail, entouré par des statues hiératiques de demi-dieux, docteurs de l’Eglise, saints divers, il pense au père Bède.

De toutes ses lectures quotidiennes ne lui reste ce soir que les noms des auteurs, quelques titres. Les hymnes pascales d’Éphrem de Nisibe, la Défense des Trois Chapitres par Faconde d'Hermiane, l’Histoire ecclésiastique de Sozomène et celle plus spirituelle d’Avit de Vienne. Enfin les Lettres ascétiques et morales de Fulgence de Ruspe. Les visages étranges des demi-dieux le regardent. Guigues pense que Bède a bien fait de rester à Hautecombe.

 

 

Extérieur nuit

 

Guigues et Taz vont camper dans un bois en périphérie de la ville. Taz a toujours une tente avec elle, et comme il se fait tard, qu’elle a finalement réussi à trouver du bedo, elle préfère se poser « tranquille ». Taz fume, et Guigues mange le jambon qualité supérieur qu’il a acheté au Leader Price.

Taz ne parle plus et Guigues s’ennuie un peu. Il regarde les voitures qui passent au loin, entend le bruit d’un train. A travers la vitre de la 205, il devine la silhouette de la tête du macaque.

 

 

Extérieur jour

 

C’est le petit matin et Guigues se réveille. Taz à coté de lui ne ronfle pas. Guigues se lève et ouvre très lentement la fermeture éclair de la tente. Il sort et referme tout aussi lentement la porte derrière lui. En deux jours, on peut prendre le goût de la fuite.

Guigues marche vers la sortie du bois.

L’air du petit matin lui fait du bien à ce moment, Guigues reconnaît cet air comme celui qui rafraîchit le jardin de l’abbaye au petit matin et il trouve ça chouette. Il marche, et à force de marcher, se retrouve le long de la voie ferrée Chartres-Paris. Il longe la voie ferrée.

Après une heure de chemin, l’ancien moine est au milieu des blés de la Beauce. Il voit une silhouette se dessiner à l’horizon, au dessus des champs. Il sait qu’il aime cette forme, cette nef scandée, exagérément haute ainsi que l’élan majestueux de la tour-porche devant. Guigues se rend compte très vite qu’il voit un silo à céréales ou une minoterie.

Il voit passer un train, le train ralentit à l’approche du silo. Un bras mécanique remplit les wagons avec des céréales. La scène dure longtemps et Guigues est fasciné. Il pense que quelques-uns de ces grains de blé participeront de l’essence d’un Papy Brossard qu’un enfant des villes entamera un jour à la récréation. Et que ce Papy Brossard lui fera du bien.

Guigues, enfin, à l’impression de voir quelque chose de vrai.



 

 

Intérieur jour. Abbaye d’Hautecombe.

Après matines, Père Bède s’est retiré dans sa cellule. Frère Guigues n’est pas revenu.

Père Bède regarde le lac. Les pécheurs avec leurs moulinets Mitchell.

Il se dirige vers sa bibliothèque. Prend le plus gros ouvrage, relié rouge. Le « Reisdorf-Reece », la Concordance des Saintes écritures. Le prieur est quelqu’un de consciencieux et traite toujours les problèmes avec méthode. Avec méthode c’est-à-dire : ouvrir le Reisdorf-Reece, chercher le mot, la chose qui pose problème, noter consciencieusement les références bibliques sur une nouvelle page de son carnet (qui a pour entête le mot-problème). Chercher les textes dans la bible. Lire les passages. Refermer la Bible. Le problème est réglé.

 

Donc le père Bède, ouvre la concordance, cherche le mot « Retour », commence par noter sur son carnet « Exode. 4. 18 », il ouvre sa bible et lit :

 

« Moïse s'en alla; et de retour auprès de Jéthro, son beau-père, il lui dit: Laisse-moi, je te prie, aller rejoindre mes frères qui sont en Égypte, afin que je voie s'ils sont encore vivants. Jéthro dit à Moïse: Va en paix. »

 

Bède attend un peu et relit le passage :

« Moïse s'en alla; et de retour auprès de Jéthro, son beau-père, il lui dit: Laisse-moi, je te prie, aller rejoindre mes frères qui sont en Égypte, afin que je voie s'ils sont encore vivants. Jéthro dit à Moïse: Va en paix. »

 

Un petit « Soit… » glisse entre les lèvres du prieur. Il referme la Bible.

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