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avr 28
2007
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Erythrée 4Posté par Philippe Puigserver in non classé |
- Ce n’est pas bon pour un homme de tendre la main pour recevoir de la nourriture, Meron.
- Tu as raison Gbatanawo, ce camp nous tue comme l’aube tue le feu dans l’âtre. Doucement, à notre insu, irrémédiablement. Nos enfants sont plus agiles pour attraper les rations des soldats bleus que nous-mêmes.- Ce n’est pas bon pour un homme de tendre la main pour recevoir de la nourriture, Meron.
- Tu as raison Gbatanawo, ce camp nous tue comme l’aube tue le feu dans l’âtre. Doucement, à notre insu, irrémédiablement. Nos enfants sont plus agiles pour attraper les rations des soldats bleus que nous-mêmes.
- J’ai tout quitté, mon âne, mes trois vaches, mon champ. Mon voisin Tahir a vu tous ses moutons assassinés par les soldats. Nous sommes partis dans la nuit, ma femme Mariam, mes filles Nansi et Nel et mon fils Paullous. Nous avons fui comme des serpents, Meron ; en silence, tapis au milieu des pierres et des broussailles, ventre à terre.
- Nous avons également beaucoup marché, Gbatanawo. Ma femme Winntana est morte de chagrin. Dans les montagnes, nous avons été attaqués par une bande de babouins et notre fille Simret est morte. Une femelle apeurée a bondi sur elle et elle est tombée en contrebas. Je me souviens encore du petit bruit de noix cassé sur la pierre. Je n’ai rien pu faire, j’étais en train de les éloigner de mon fils Soviet. Je suis un homme fort, rien ne me fait peur, mais j’ai fui pour protéger ma famille et en chemin, j’ai perdu ma fille et ma femme, Gbatanawo. Et j’ai continué de marcher, j’ai traversé le fleuve Baraka et je suis là ici comme dans un zoo. Je prends maintenant le lait des camions et non plus de mes vaches, le mil des gardiens et non plus de ma terre, les conseils de mon fils et non plus des anciens.
- Ma femme Mariam vit toujours, Meron. Mais je sens sur ma nuque son regard qui n’a plus l’odeur de la lionne pour son lion. Son regard qui ne dit rien et qui creuse chaque jour ma colonne vertébrale. Notre fierté s’évapore et nous nous érodons. Nous ne sommes plus des volcans, nous sommes devenus des collines élimées, sèches, affaissées. Nous n’arrêtons plus le regard d’Allah. Il passe au-dessus de nous sans nous remarquer.
- Je n’ai pas le même Dieu, Gbatanawo. Mais il en est de même pour moi. Il survole la plaine et dédaigne le caillou que je suis devenu. Il fonce en quête de l’homme debout. Je suis assis et vaincu. Je garde mes dernières forces pour mon fils. Je m’efface pour qu’il puisse sortir de ce camp un jour.
- Nous sommes Musulmans et Chrétiens ici, Meron, mais nous sommes les mêmes hommes courbés, spoliés, ignorés. Nous sommes des tiques sur le corps famélique de la Corne d’Afrique. Nous ne suçons que du sang frelaté. Juste assez pour ne pas mourir, pas suffisamment pour grossir et faire peur.
- J’ai entendu dire, Gbatanawo, que d’autres camps n’acceptaient pas les Abyssins orthodoxes. Il n’y a là que des Musulmans et les conditions sont meilleures.
- Je l’ai aussi entendu dire. Mais je sais aussi que là-bas, le Coran, n’a pas le même goût. Il est politique. Le prophète s’arme et répand de la haine.
- L’argent monte les hommes contre les hommes, Gbatanawo. Je n’ai plus un seul Nafka, je n’ai plus rien à défendre à part mon fils Soviet.
- La haine est une mauvaise herbe qui envahit facilement le cœur de l’homme. Il est plus facile d’avoir un champ à l’abandon qu’un jardin fleuri. Il est plus facile de voler la mangue d’autrui avec un fusil que de faire croître le manguier dans son cœur.
- Tu es sage, Gbatanawo. Ma femme aussi le pensait de moi avant de mourir. Mais que nous a apporté notre sagesse, Gbatanawo ?
- Veux-tu une tasse de thé, Meron ?
- Non, il me reste du café. J’y ai mis du gingembre et de la cannelle, comme le faisait Winntana.
- Tu as raison Gbatanawo, ce camp nous tue comme l’aube tue le feu dans l’âtre. Doucement, à notre insu, irrémédiablement. Nos enfants sont plus agiles pour attraper les rations des soldats bleus que nous-mêmes.- Ce n’est pas bon pour un homme de tendre la main pour recevoir de la nourriture, Meron.
- Tu as raison Gbatanawo, ce camp nous tue comme l’aube tue le feu dans l’âtre. Doucement, à notre insu, irrémédiablement. Nos enfants sont plus agiles pour attraper les rations des soldats bleus que nous-mêmes.
- J’ai tout quitté, mon âne, mes trois vaches, mon champ. Mon voisin Tahir a vu tous ses moutons assassinés par les soldats. Nous sommes partis dans la nuit, ma femme Mariam, mes filles Nansi et Nel et mon fils Paullous. Nous avons fui comme des serpents, Meron ; en silence, tapis au milieu des pierres et des broussailles, ventre à terre.
- Nous avons également beaucoup marché, Gbatanawo. Ma femme Winntana est morte de chagrin. Dans les montagnes, nous avons été attaqués par une bande de babouins et notre fille Simret est morte. Une femelle apeurée a bondi sur elle et elle est tombée en contrebas. Je me souviens encore du petit bruit de noix cassé sur la pierre. Je n’ai rien pu faire, j’étais en train de les éloigner de mon fils Soviet. Je suis un homme fort, rien ne me fait peur, mais j’ai fui pour protéger ma famille et en chemin, j’ai perdu ma fille et ma femme, Gbatanawo. Et j’ai continué de marcher, j’ai traversé le fleuve Baraka et je suis là ici comme dans un zoo. Je prends maintenant le lait des camions et non plus de mes vaches, le mil des gardiens et non plus de ma terre, les conseils de mon fils et non plus des anciens.
- Ma femme Mariam vit toujours, Meron. Mais je sens sur ma nuque son regard qui n’a plus l’odeur de la lionne pour son lion. Son regard qui ne dit rien et qui creuse chaque jour ma colonne vertébrale. Notre fierté s’évapore et nous nous érodons. Nous ne sommes plus des volcans, nous sommes devenus des collines élimées, sèches, affaissées. Nous n’arrêtons plus le regard d’Allah. Il passe au-dessus de nous sans nous remarquer.
- Je n’ai pas le même Dieu, Gbatanawo. Mais il en est de même pour moi. Il survole la plaine et dédaigne le caillou que je suis devenu. Il fonce en quête de l’homme debout. Je suis assis et vaincu. Je garde mes dernières forces pour mon fils. Je m’efface pour qu’il puisse sortir de ce camp un jour.
- Nous sommes Musulmans et Chrétiens ici, Meron, mais nous sommes les mêmes hommes courbés, spoliés, ignorés. Nous sommes des tiques sur le corps famélique de la Corne d’Afrique. Nous ne suçons que du sang frelaté. Juste assez pour ne pas mourir, pas suffisamment pour grossir et faire peur.
- J’ai entendu dire, Gbatanawo, que d’autres camps n’acceptaient pas les Abyssins orthodoxes. Il n’y a là que des Musulmans et les conditions sont meilleures.
- Je l’ai aussi entendu dire. Mais je sais aussi que là-bas, le Coran, n’a pas le même goût. Il est politique. Le prophète s’arme et répand de la haine.
- L’argent monte les hommes contre les hommes, Gbatanawo. Je n’ai plus un seul Nafka, je n’ai plus rien à défendre à part mon fils Soviet.
- La haine est une mauvaise herbe qui envahit facilement le cœur de l’homme. Il est plus facile d’avoir un champ à l’abandon qu’un jardin fleuri. Il est plus facile de voler la mangue d’autrui avec un fusil que de faire croître le manguier dans son cœur.
- Tu es sage, Gbatanawo. Ma femme aussi le pensait de moi avant de mourir. Mais que nous a apporté notre sagesse, Gbatanawo ?
- Veux-tu une tasse de thé, Meron ?
- Non, il me reste du café. J’y ai mis du gingembre et de la cannelle, comme le faisait Winntana.












