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avr 29
2007
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Erythrée 5 (fini)Posté par Philippe Puigserver in non classé |
Chiara est passée de la vingtaine à la trentaine comme on passe du salon à la salle à manger ; sans vraiment s’en apercevoir. L’appartement reste le même ; les meubles vieillissent lentement.
Chiara est passée des cours aux stages, de sa chambre d’enfant à sa chambre de bonne, de son petit argent de poche à ses petites fiches de paye. Elle fait le va-et-vient entre l’amour et la solitude, l’euphorie et la dépression, le rien et le pas-grand-chose.
Chiara est jolie, intelligente et avenante. Elle aime travailler pour s’assumer et sortir pour s’épanouir. Mais le travail prend souvent le pas sur le reste ; le temps de le chercher, de le faire et de s’en remettre ronge sa disponibilité. Le sol sous ses pieds est branlant et sape la plupart de ses envies. Pour sauter loin, il faut une bonne course d’élan et un appui ferme au moment de l’impulsion. Chiara n’en a pas encore les moyens.
L’idée d’enfanter la traverse parfois, mais la raison étouffe bien vite cette folie. Chiara n’est pas pressée, elle ne panique pas. Elle pressent seulement que de ce côté-ci de la trentaine, le sablier coule plus vite. Ses amis s’installent et les faire-part de mariage et de naissance tapissent son pêle-mêle près du chauffe-eau.
La pression des autres, ce n’est pas rien.Parfois, elle regarde le ciel, les nuages bleu acier au levant rose mordoré, et se sent toute petite. Pire, elle a même l’impression de ne pas faire partie du grand-tout. Elle voudrait marquer le grand tableau, un petit point, juste un petit point, mais au moins un petit point. Alors quand elle est tombée sur l’offre de l’association humanitaire et qu’elle a lu « aux confins de l’Erythrée et du Soudan », une petite secousse l’a traversée. La nuit précédant l’entretien d’embauche, Corto Maltese l’a visitée. - Alors, joli marin, c’est ton tour, tu pars ? - Je suis bien obligée, répondit Chiara, je ne suis pas de ceux qui prennent racine. Elle a eu le job et dans le ciel, les nuages formaient une constellation entre l’orange et l’anthracite. Les coups de pinceau célestes rendaient une copie neuve et Chiara pressentait qu’elle y avait enfin sa part. La période juste avant le départ avait été enivrante. À l’annonce des mots Abyssinie et camp de réfugiés, ses amis écarquillaient les yeux et la plaignaient tout en l’enviant. D’anonyme, elle devenait héroïne. Elle avait lu tous les guides, écouté tous les conseils, fait tous les vaccins. L’algue bleue thrichodesmium erythreaum colorait ses nuits ; elle traversait la Méditerranée puis le delta du Nil, passait au-dessus des Pyramides d’Egypte, remontait le Dieu Hâpy, vallée verte au milieu du désert, amorçait son virage au-dessus de Khartoum, laissant le Nil Blanc rejoindre l’Ouganda pour suivre le Nil Bleu, pénétrait en Ethiopie, survolait le plateau des Danakil, dérapait un peu à Djibouti, s’en revenait par les côtes Yéménites et Arabiques puis piquait au-dessus de la Mer Rouge, eruthos en Grec, pour foncer dans la vallée de Kassala baignée par le fleuve Gash. Le sorcier Shamaël psalmodiait ses incantations et l’enveloppait de sa magie pour la préparer au pire. Les ventres ballonnés des petits Africains affamés lèvent des fonds en Occident, mais ils lèvent surtout le cœur sur place. La chemise collée comme une peau desquamée, Chiara interroge les yeux fiévreux des petits patients qu’elle répertorie pour des rapports onusiens sensés mobiliser la communauté internationale. Les camps de la vallée de Kassala existent depuis quarante ans et sont les grands oubliés de l’humanitaire ; une précarité qui perdure disparaît aux yeux du monde. Le Darfour et la Somalie occultent la situation des autres détresses. La générosité sacrifie aux effets de mode, car souvent le cœur pare au plus urgent. La compassion s’accommode mal de ce qui s’incruste comme la crasse. La compassion naît de l’émotion et l’émotion est fugitive. Il faut bien vivre … Chiara aide comme elle peut à l’administration du camp. Sur son bureau s’entassent les dossiers du manque de couvertures, du manque d’école, du manque d’eau, du manque de vaccins contre la méningite, les prévisions de pandémie, d’inondations, de famine, les fiches de rapatriement sanitaire de ses collègues usés, les commandes de bâches plastiques, de moustiquaires, etc, etc, etc. Le dispensaire soigne comme il peut la nouvelle vague de malaria. Les soldats ont tué hier soir un paysan qui s’obstinait à vouloir faire boire ses bêtes au point d’eau de la colline nord. Les institutrices battent le rappel des enfants scolarisables qui partagent un cahier pour quatre, une chaise à trois et suivent un cours sur dix. Chiara n’a plus le temps de penser au léger vide de sa vie parisienne.
Chiara est passée des cours aux stages, de sa chambre d’enfant à sa chambre de bonne, de son petit argent de poche à ses petites fiches de paye. Elle fait le va-et-vient entre l’amour et la solitude, l’euphorie et la dépression, le rien et le pas-grand-chose.
Chiara est jolie, intelligente et avenante. Elle aime travailler pour s’assumer et sortir pour s’épanouir. Mais le travail prend souvent le pas sur le reste ; le temps de le chercher, de le faire et de s’en remettre ronge sa disponibilité. Le sol sous ses pieds est branlant et sape la plupart de ses envies. Pour sauter loin, il faut une bonne course d’élan et un appui ferme au moment de l’impulsion. Chiara n’en a pas encore les moyens.
L’idée d’enfanter la traverse parfois, mais la raison étouffe bien vite cette folie. Chiara n’est pas pressée, elle ne panique pas. Elle pressent seulement que de ce côté-ci de la trentaine, le sablier coule plus vite. Ses amis s’installent et les faire-part de mariage et de naissance tapissent son pêle-mêle près du chauffe-eau.
La pression des autres, ce n’est pas rien.Parfois, elle regarde le ciel, les nuages bleu acier au levant rose mordoré, et se sent toute petite. Pire, elle a même l’impression de ne pas faire partie du grand-tout. Elle voudrait marquer le grand tableau, un petit point, juste un petit point, mais au moins un petit point. Alors quand elle est tombée sur l’offre de l’association humanitaire et qu’elle a lu « aux confins de l’Erythrée et du Soudan », une petite secousse l’a traversée. La nuit précédant l’entretien d’embauche, Corto Maltese l’a visitée. - Alors, joli marin, c’est ton tour, tu pars ? - Je suis bien obligée, répondit Chiara, je ne suis pas de ceux qui prennent racine. Elle a eu le job et dans le ciel, les nuages formaient une constellation entre l’orange et l’anthracite. Les coups de pinceau célestes rendaient une copie neuve et Chiara pressentait qu’elle y avait enfin sa part. La période juste avant le départ avait été enivrante. À l’annonce des mots Abyssinie et camp de réfugiés, ses amis écarquillaient les yeux et la plaignaient tout en l’enviant. D’anonyme, elle devenait héroïne. Elle avait lu tous les guides, écouté tous les conseils, fait tous les vaccins. L’algue bleue thrichodesmium erythreaum colorait ses nuits ; elle traversait la Méditerranée puis le delta du Nil, passait au-dessus des Pyramides d’Egypte, remontait le Dieu Hâpy, vallée verte au milieu du désert, amorçait son virage au-dessus de Khartoum, laissant le Nil Blanc rejoindre l’Ouganda pour suivre le Nil Bleu, pénétrait en Ethiopie, survolait le plateau des Danakil, dérapait un peu à Djibouti, s’en revenait par les côtes Yéménites et Arabiques puis piquait au-dessus de la Mer Rouge, eruthos en Grec, pour foncer dans la vallée de Kassala baignée par le fleuve Gash. Le sorcier Shamaël psalmodiait ses incantations et l’enveloppait de sa magie pour la préparer au pire. Les ventres ballonnés des petits Africains affamés lèvent des fonds en Occident, mais ils lèvent surtout le cœur sur place. La chemise collée comme une peau desquamée, Chiara interroge les yeux fiévreux des petits patients qu’elle répertorie pour des rapports onusiens sensés mobiliser la communauté internationale. Les camps de la vallée de Kassala existent depuis quarante ans et sont les grands oubliés de l’humanitaire ; une précarité qui perdure disparaît aux yeux du monde. Le Darfour et la Somalie occultent la situation des autres détresses. La générosité sacrifie aux effets de mode, car souvent le cœur pare au plus urgent. La compassion s’accommode mal de ce qui s’incruste comme la crasse. La compassion naît de l’émotion et l’émotion est fugitive. Il faut bien vivre … Chiara aide comme elle peut à l’administration du camp. Sur son bureau s’entassent les dossiers du manque de couvertures, du manque d’école, du manque d’eau, du manque de vaccins contre la méningite, les prévisions de pandémie, d’inondations, de famine, les fiches de rapatriement sanitaire de ses collègues usés, les commandes de bâches plastiques, de moustiquaires, etc, etc, etc. Le dispensaire soigne comme il peut la nouvelle vague de malaria. Les soldats ont tué hier soir un paysan qui s’obstinait à vouloir faire boire ses bêtes au point d’eau de la colline nord. Les institutrices battent le rappel des enfants scolarisables qui partagent un cahier pour quatre, une chaise à trois et suivent un cours sur dix. Chiara n’a plus le temps de penser au léger vide de sa vie parisienne.












