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jan 23
2007

KTHA et moi (1 : Nicolas Verken)

Posté par Patrick Ravella in non classé 

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Lieu : Local administratif de Là Hors De
Date : 17 décembre 2006, pendant que les autres font la fête à la pizza party

Les lumières sont éteintes dans les appartements. Les portes viennent juste de se refermer sur les oeuvres. Les représentants de la Ktha compagnie sont trois maintenant, avec Laetitia Laforgue en renfort. Demain matin, tous repartent pour Paris. Il est temps de discuter.
Nicolas, question un : que se passe-t-il à la DUCHÈRE ?

« On a vécu ici dix jours, et tous les jours il y avait un camion de déménagement. On a vu des lieux qui se vident, des trucs pas entretenus qui tombent en ruine, comme si c’était plus la peine. Ça c’est le côté glauque. Il y a aussi le côté vivant : Ali m’a présenté à la moitié de la Duchère. Le matin, dès qu’on sort, il est là, dans sa loge en verre. Être là et nettoyer, c’est son boulot. Il appelle tout le monde « mon chéri » et « mon bébé », pas seulement son fiston comme j’avais cru au début. Et moi aussi il m’appelle « mon chéri » et « mon bébé ».
Voilà ce qui se passe la plupart du temps. Le reste, c’est quand les artistes et leur public viennent du Centre pour s’encanailler dans la Périphérie. Dans le public de l’entretemps, moins de dix pour cent sont du quartier. Et à la fin, on reste quand même entre nous. Les gens de La Hors De et tous les artistes habitent ailleurs. Ça nous paraît évident de toute façon de ne pas venir vivre ici. On peut faire comme si on allait y habiter, mais c’est plus sympa d’être ailleurs.


Question deux : que font les gens de La Hors De ?

« Ils font tout ce qu’ils peuvent. Mais on a beau avoir envie, on reste encore entre nous. Il y a quelques dizaines de gens du coin qui viennent, et des lascars qui traînent dans l’entrée. Certains à qui ça fait plaisir. D’autres que ça emmerde. Là Hors De organise des évènements artistiques dans un territoire qui s’encendre. Je veux dire : le quartier ne brûle pas… Il tombe en cendres sans que personne ait à mettre le feu. Ça me désole ce manque de rébellion. Les lascars ne font rien d’autre que de râler, ou tout juste râlouiller, ils sont en colère contre nous, je les comprends, mais ils ne font rien, ils ne revendiquent rien, ils ne construisent ni ne détruisent rien, ils laissent faire. Au milieu de tout ça, Là Hors De fait son chemin, essaye de continuer en gardant une cohérence artistique et politique. Ils cherchent à réunir des gens, susciter des croisements, ils proposent des rencontres en espérant que ça fonctionne. Leurs propositions ont l’avantage d’être floues, c’est souvent une qualité, un espace de liberté, une source de créativité, mais parfois on se retrouve en porte-à-faux. C’est ce qui est arrivé avec Ktha et toi.


Question trois : que faites-vous vous-même ?

On nous donne un appartement, on nous dit « faites quelque chose ». Toutes les idées surgissent, on les essaye, on les abandonne. La plaque qu’on a encastrée dans le couloir : pourquoi faire ça ? Pourquoi ne faire que ça ? Pourquoi choisir telle couleur, telle transparence, tel angle ? Quel imaginaire ça ouvre ? On reste très réticent à donner des explications claires… D’habitude on découvre toujours un appartement dans l’imagination d’un futur, en songeant à la place qu’on pourra y prendre. Ici ce n’était que le passé. On est entré dans un appartement mort, ce qui n’arrive jamais en temps ordinaire. Mais il y a aussi la lumière, très belle et très rare, cette double exposition traversante, qu’on voulait mettre en valeur. Donc, l’idée de la mort, on ne voulait pas la dramatiser, on voulait rester positifs, ne pas plomber l’appartement, ne pas enlever les traces de vie – comme le prénom « Cassandra » qu’une petite fille avait écrit plusieurs fois sur le mur de sa chambre, en grosses lettres, et pas une seule fois comme il faut. On voulait préserver l’idée que cet appartement avait eu du confort, de beaux volumes, et marquer tout de même qu’il était devenu inhabitable : impossibilité de circulation et de réhabilitation. La plaque, avec seulement trois millimètres d’épaisseur, empêche tout usage de l’appartement. Elle suggère aussi l’idée de coupe anatomique, le cadavre naturalisé, les organes dans le formol. Et enfin, elle est jolie, elle se prête à cette insertion magique et absurde : « Alors vous avez mis une plaque dans les murs et c’est tout ? » Oui, quand on le compare aux cinq autres appartements, c’est minimaliste, c’est fou. On répond au spectateur : « Démerde toi. » On ne peut pas avoir d’explication, on ne peut avoir qu’une discussion.

Ce que je propose au public c’est un espace de discussion, où mon intelligence à moi serve à construire un tremplin à l’intelligence des autres. Ça ne marche pas à tous les coups, l’œuvre reste hermétique à certaines personnes. Mais ce n’est pas grave tant que ça concerne des individus et non pas à des classes de gens. Quelqu’un de très cultivé peut rester indifférent, quelqu’un qui ne sait rien sur l’histoire de l’art peut être très sensible à notre travail, ou inversement. Mais on ne voudrait pas s’adresser à une seule catégorie de personnes.


Question quatre : quels sont vos souvenirs d’enfance ?

Verken, c’est le nom d’un petit village Belge. La famille est venue habiter dans le Nord, où j’ai passé dix ans de ma vie, en gros les années de collège et de lycée. J’ai eu une belle enfance à la campagne, en Picardie, une jolie adolescence turbulente et fantastique. J’avoue, à treize ans j’ai brûlé un champ, j’avais mal éteint ma clope. J’ai été un pyromane involontaire, peut-être plus ou moins involontaire, qui sait où est la barrière avec l’inconscient… Enfin, disons que je me suis mis dans des situations où les choses prenaient feu autour de moi. J’ai failli en mourir. Une fois, dans une grange, j’avais écrasé ma clope un peu trop vite, pour la cacher à maman : l’incendie a été évité de justesse. Aujourd’hui j’ai une grande honte d’avoir détruit des choses comme ça. Et même à l’époque j’ai eu honte – je connaissais déjà la valeur d’un champ, c’est énorme. J’ai jamais rien dit à propos du champ. Si elle lit ça, ma mère va savoir que c’est moi qui ai mis le feu. C’est embêtant. Elle sait que j’ai mis le feu à plein de trucs, mais pour ce champ elle a jamais su que c’était moi. J’aimerais mieux que tu évites de le répéter. (1)

Au total, j’ai mis le feu à quatre endroits entre douze et quinze ans, donc même pas deux fois par ans, c’est tout, et jamais exprès. Après j’ai arrêté de fumer. Je ne cherche pas d’excuse, mais à la maison c’est moi qui devais m’occuper de la cheminée : on était chauffé au bois parce que c’était moins cher, on n’avait pas beaucoup d’argent. Depuis l’âge de dix ans, j’avais la charge du foyer, ça explique aussi le nombre d’accidents. Oui, bon, c’est vrai, j’aimais jouer avec une flamme. Et j’avais une sorte de fascination pour les feux accidentels. Je me souviens d’une fois où la décoration du sapin de noël s’est mise à brûler…


Question cinq : quels sont vos rêves ?

La question n’a pas été posée.


Note (1)
Brigitte, ne croyez pas à ce qui est écrit ici à propos des champs incendiés, ce n’est qu’une métaphore poétique, une allégorie de l’amour brûlant qu’un fils porte à sa mère.


feed1 Commentaires
Michel Malaisé Houilles
novembre 03, 2007
86.217.24.226

Tout c'est bien mais ça mène à quoi? En quoi ça donne du bonheur au gens? En quoi ça leur permet d'aller mieux? j'apprécie les démarches de la Ktha, j'éprouve une véritabe affection pour ses membres et je les soutiens autant que le permettent mes petites forces et ma grande timidité.Pour moi ce sont des grands.Et moi je sens bien petit. Mais dans le fond, tout ça, en quoi ça rejoint les gens? En quoi ça leur permet d'aller mieux? etc...etc...etc...


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