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jan 23
2007
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KTHA et moi (2 : Lear Packer)Posté par Patrick Ravella in non classé |
Lear sort quand même une cigarette de son paquet et il joue avec, tout en parlant. Il me dit qu’il ne tiendra pas le coup une heure, et qu’il prendra une pause dans une demi-heure pour aller fumer dans le couloir. Puis, au bout de cinq minutes, il allume sa cigarette machinalement, se rend compte qu’il n’a pas tenu son programme, il arrache le bout enflammé et met le reste en réserve.
Lear, question un : que se passe-t-il à la DUCHÈRE ?
« J’ai compris que c’était un quartier problématique, et même emblématique de la problématique. Il y a un paradoxe : c’est un quartier de Lyon, il fait partie de la ville, mais il y a un état d’esprit typiquement banlieue. En région parisienne, c’est beaucoup plus clair : dans Paris, aucun arrondissement, même le plus difficile, n’a rien à voir avec la banlieue. Pour en revenir à La Duchère, j’ai l’impression que c’est un quartier isolé de Lyon, où la précarité a pris le dessus, et où les politiques veulent faire quelque chose. Ils veulent remettre de la mixité sociale. Je sais que tu penses que c’est impossible par nature, et que les gens préfèrent se retrouver avec ceux qui leur ressemblent. Mais je suis d’un autre avis. Au Brésil, par exemple, que j’ai bien connu, il y a de la mixité, le Brésil est très métissé.
Question deux : que font les gens de La Hors De ?
« Ils cherchent à créer du lien par l’art et la culture en général. Mais sur quels termes a été bâti leur mandat ? Je ne sais pas. Je pense qu’ils se sont installés ici depuis un moment. Ils ont un projet socio-culturel, en ce sens qu’ils veulent enraciner leur création dans un lieu, travailler sur la problématique de ce lieu, mais je pense qu’ils n’ont pas de préférence pour la Duchère, ils pourraient être dans un lieu beaucoup plus bourgeois sans inconvénient.
La question que je leur ai posé : « n’est-ce pas trop difficile de passer tant de temps (un an et demi je crois) sans création propre à la compagnie, et en mobilisant toute son énergie sur la Duchère ? » Ma seule inquiétude est celle-là : qu’ils n’aient plus assez de tête pour leur propre démarche artistique.
Question trois : que faites-vous vous-même ?
« Meantime we shall express our darker purpose. » (King Lear – acte I scène I)
Excuse moi ça m’a échappé. Je le redis en français : « Cependant nous allons révéler nos intentions les plus obscures. » Dans la Ktha Compagnie, pour prendre une décision, on n’a pas de système, pas de protocole, pas de vote, c’est un processus très lent : on recherche l’unanimité de fait (quoi que ça puisse vouloir dire) mais ça n’est écrit nulle part. On a passé dix jours à La Duchère, plus le temps de repérage, et on a décidé avec Nicolas d’incruster une plaque de PMMA, poly-méta-quelque-chose, une sorte d’acrylique, nom commercial Setacryl‚. C’est une matière qu’on travaille dans la compagnie depuis trois ans. Donc, après des projets divers autour de l’appartement, on est revenu à notre produit de base. Ainsi on garde une ligne artistique, ça résout la question de la ligne de la compagnie : Ktha ”ie + Setacryl‚ = l’association est cohérente, et ça renvoie bien à notre image. « Give me the map there. Know that we have divided in three our kingdom. » (King Lear – acte I, scène 1) Donne-moi le plan. Tu vois, nous avons divisé en trois notre royaume avec une plaque de PMMA. Cette plaque, on l’a choisie rose - j’aime beaucoup le rose, je suis dans ma période rose, après être passé par ma période bleue. J’ai scié les murs pendant une semaine pour préparer le passage. Mais la première tentative qu’on a faite pour insérer la plaque dans le couloir a été problématique. On a du la courber énormément, à la porte de la cuisine. On a été beaucoup trop loin avec la matière, elle n’a pas voulu accepter notre image. La plaque s’est cassée en deux, et j’ai emporté les morceaux dans ma chambre au T5. On avait une plaque de rechange, à Paris, et Laetitia est venue nous l’apporter. Tout a été très secret, on ne voulait pas qu’il y ait de témoin à cet échec. C’était comme un tour de magie raté, il ne faut pas que les spectateurs le voient, ils ne doivent voir que le tour qui réussit. Pour insérer la seconde plaque, on a eu recours à un truc. On aurait voulu éviter, mais il a fallu scier beaucoup plus le mur de la cuisine. Ça nous a permis de manœuvrer la plaque, et à la fin on a masqué la fente en recollant du papier peint.
La plaque coupe l’appartement et quelques visiteurs la franchissent en se glissant dessous. Mais personne ne va jamais dans les espaces latéraux comme le placard, les toilettes, la salle de bain. Peut-être parce que ce sont des espaces plus petits, et moins nobles. La journée, les gens vont dans la chambre de gauche, et le soir il vont dans la chambre de droite. C’est systématique. Peut-être à cause de la lumière.
Question quatre : quels sont vos souvenirs d’enfance ?
« Who is it that can tell me who I am ? » (King Lear - acte I scène IV)
Mon prénom je ne l’ai pas choisi. C’est mon vrai prénom, et je déteste qu’on puisse croire que c’est un pseudo. Mon père dit que c’est lui qui a choisi, ma mère dit que c’est elle. Moi je crois qu’ils étaient d’accord sur le fait de choisir un prénom unique. Mon frère aussi a un prénom spécial, Amilcar, mais c’est un peu plus commun que Lear, en tous cas au Brésil, là où on vivait à l’époque. J’ai donc gardé Lear, même si ça fait un peu… oui, surtout dans le milieu du théâtre, mais il faut plus d’audace pour changer de prénom que pour garder celui qu’on m’a donné. Le roi Lear, c’est une très belle pièce. Lear est un roi très vieux qui ne peut plus assumer son rôle. Il en arrive à la question de l’héritage, il doit partager son très grand royaume. Il a trois filles, et il les convoque une par une. Pour faire son choix, il demande à chacune de décrire l’amour qu’elle a pour lui. La troisième fille, la plus jeune, ne comprend pas qu’on lui pose une question pareille, elle décrit son amour d’une façon très rude (1), et le roi décide de ne lui donner aucune part. Elle s’en va en France, où elle épouse le roi, pendant que les deux autres sœurs attendent l’héritage. Mais ces deux-là ont de mauvaises intentions, elles cherchent à spolier leur père. C’est alors que la plus jeune revient avec son mari, pour sauver son père et reconquérir son royaume. Et à la fin, le roi et sa fille meurent. C’est une de mes pièces préférées.
Question cinq : quels sont vos rêves ?
« I will say nothing. » (King Lear, acte III, scène II).
Est-ce que je dois prendre le mot rêve au sens figuré ou au sens littéral ? Moi je rêve tous les jours - enfin toutes les nuits. Il y a eu une période où je les oubliais, mais depuis deux ans je me souviens parfaitement de mes rêves. Ma vie diurne est très forte, mais je me pose aussi la question de la vie rêvée : est-ce qu’elle n’a pas une valeur égale et symétrique à celle de la vie réelle ? Les nuits où j’ai dormi à la Duchère ont été très fécondes en rêves importants. Il n’y en a pas un qui me revienne à l’instant précis… je m’en souviens surtout le matin, il faudrait que je les note… et en plus là j’ai un peu trop bu – si ma mère lit ça… non n’écris pas que je bois – Maman, je tiens à préciser que je ne bois que de façon exceptionnelle, et encore très peu, mais je ne tiens pas l’alcool.
Je vais retrouver mes rêves et je te les enverrai la semaine prochaine. Il y a un rêve récurrent, je revois une maison de mon enfance. Je ne peux pas la décrire, je me la figure en terme d’espace. Ma maison, comment j’aimerais qu’elle soit, ou ma ville, ou le monde, je les vois toujours en termes d’espace.
Est-ce qu’il y a contradiction entre mon rêve d’espace et l’installation « plateau » dans notre appartement de la Duchère. Je ne crois pas. Nicolas avait pensé à ça : casser les cloisons et faire rejoindre les espaces présents de chaque côté de l’appartement. Et puis on a choisi d’insérer cette plaque qui sépare, mais curieusement la circulation en devient plus libre - la circulation du regard. Et finalement on est les seuls à avoir révélé l’espace comme il était. En soulignant l’espace de vie et l’espace de circulation on a rendu les volumes directement visibles.
« Ha ! Ha ! Ha ! » (King Lear, acte I, scène V).
Note unique : (1)
« I love you Majesty,
According to my bond
No more ; no less (…) »
(King Lear, acte I, scène I)
Les citations sont extraites de la pièce de Bill S.












