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avr 22
2006

Terre ! Improvisation aussi bien.

Posté par Leïla Lovato in non classé 

Leïla Lovato
Quelques corrections... suite de ce qui est en train de devenir l'escapade de Pye. Une amélioration : le texte écrit depuis la dernière mise en ligne est en bleu.

Ce qu’il y a à faire maintenant, c’est rentrer. Se rentrer. La lumière plafonnière est bien fatigante. Les yeux ne savent plus s’ils sont ancrés dans la tête ou s’ils appartiennent au jeu des volumes et des reflets extérieurs.
Pye est encore loin. Loin de la porte. Porte de la Clignancourt, c’est là où elle va. Elle connaît. Elle sait le chemin, et où descendre. Par où cheminer ensuite. Jusqu’à chez elle. Boulevard Ornano, elle se souvient bien sûr.

Pye est dans le métro. Elle est avec tant de gens, de marcheurs, d'habitants. Sont-ils travailleurs comme elle ? Connaissent-ils leur chemin ?
Elle remarque toujours cette odeur. Quelque chose a brûlé. quelque chose brûle ici chaque soir à Saint-Lazare. Des pneus, dirait-on. Des pneus ou un fagot de bois mazouté, une poignée de vieilles mouettes des côtes de Dunkerque.
Pye renifle un peu l'air. elle tord son nez, elle joue des narines. Cela se voit sans doute. Forme une grimace sur son visage. Les gens la regardent peut-être. Ses semblables éphémères et souterrains. En fait, elle est à  peu près certaine qu'ils la regardent.
Elle écarquille donc aussi les yeux, fait des mouvements de sourcils, de petits soubresauts, comme pour se réveiller, Ebrouer la cornée de l'humeur vitreuse des fins de journée. Pye est un peu comique avec ses mimiques. Pourtant elle essaye de ne pas perdre contact avec les corps, les couloirs, les effluves.

Pye a atteint le quai, et l'air est un peu plus carbonisé. Ce soir, elle aurait presque envie de se couvrir le nez. elle a son foulard pour les odeurs. Se protéger de la ville quand elle devient trop prégnante. Elle tient son foulard serré, dans le sac d'abord. Puis se décide à le sortir, le porte à son visage pour juste l'effleurer.  
Pye fait rouler aussi ses yeux "dans ses gobies" pour ne rien perdre en même temps du paysage, des autres. Elle aime reconnaître les autres. Ceux qu'elle aperçoit chaque soir, à qui même elle peut faire un signe. A qui elle peut parler, pourquoi pas ? Madame, là. Avec ses collants "cotte de maille". Madame, elle l'a reconnue. Elles se sont reconnues. Elles n'ont apparemment pas très envie de se parler à cette heure. Juste un coup d'oeil mutuel pour ne pas s'ignorer tout à fait.
Tout est très brillant et silencieux. Un silence en parole, mais la machine et le fer s'entendent. Les échos des couloirs et des tunnels. Des taiseux. Tous des taiseux à cette heure. elle serait presque en rogne si elle ne faisait pas partie de cette " masse silencieuse". Comme cela qu'on la désigne à la radio. Non, "la majorité", ils disent. "La majorité silencieuse".

Pye a trouvé une place sur un strapontin. Elle décide de mémoriser toutes les faces qu'elle peut voir d'où elle est. Par exemple, cet homme qu'elle peut parfaitement détailler. Il doit avoir à peu près son âge. Non pas jeune homme, mais homme jeune. Encore jeune. Elle aussi, encore femme.
Celui-là, à son tour elle le reconnaît. Mais pas parce que c'est un "habituel". Parce qu'il a comme des traits... des traits de famille.
Comment savoir alors s'il en est ?
Elle vérifie dans son miroir de poche. Son visage réduit par la petite surface de tain. Petite tête. Petite tête. Elle compare avec celle, en taille réelle et 3D, de son voisin.
Comment savoir s'il en est ?


* * *


Ce qu'il y a à chercher tout de suite, c'est la fève. Pye est dans sa cuisine. Le thé est déjà presque aussi froid que la table. Tout est froid ce matin, et clair. Elle fait un mouvement de poignet pour observer sa tranche de brioche sous toutes ses faces. Il pourrait receler la reine. La blanche, la toute belle, en plastique.

A chercher aussi, A recenser. Des photos, des lettres, des grigris. Tout ce qui peut porter une mémoire. Une généalogie.

Ouverture d'armoires, de tiroirs, de boîtes. Dessous de lit et hauts de penderie. Elle commence doucement, avec des gestes lents, comme pour respecter son ordre. Celui qu'elle a mis en place dès son entrée dans cet appartement. Celui qu'elle réitère jour à jour.
Elle commence doucement, puis elle insiste, elle s'impatiente, elle bataille avec toutes ces cachettes possibles. Elle fouille, elle s'acharne, féroce, primitive. Accroupie. Homosapiens.

N'y a-il- aucune découverte possible, aucune révélation ? Aucun secret de polichinelle ? Grimace, grimace.

Pye est tout à fait déçue et sans dessus dessous. Pas un cheveu de famille. Pas un nom. Un prénom même aurait fait l'affaire. Un prénom qui aurait traîné dans une vieille poche.

Cette ressemblance pourtant.

Il faudra bien retrouver un père. Ou une mère. Pour savoir à quoi s'en tenir. S'il en est, si elle en est. De la famille. De cette sacrée foutue de famille. Inconnue au bataillon. Planquée.


* * *


Ce qu'il lui arrive aujourd'hui, c'est une rencontre avec la gardienne de l'immeuble. "Javel-citron", le bouquet qu'elle abandonne, sa trace. Le nom que Pye lui donne.

Elle sont dans l'escalier. L'une à quelques marches au-dessus de l'autre.
- Il faudra penser à récupérer votre colis.
- Oui oui, tout à l'heure ou demain. Et vos jambes ?
- Elles tirent, surtout jusqu'à la sieste. Après, j'oublie. Et vous, le travail ?
- Pareil, j'oublie.

L'échange se poursuit. Pye se sent la parole prolixe. Elle se laisse glisser avec contentement dans la discussion après sa fouille improductive.
"Javel-citron" a un air différent. Pye reste captée par ses expressions comme une succession d'images fixes. L'iris, la bosse du nez, le bombé du front. Tout concorde. Reconnaisance. Une aïeule peut-être.

En bas. L'une est dans la rue, l'autre les pieds sur le pas de porte.
- Les jambes, elles tirent, elles tirent. Jusque dans le sol. Un coup à prendre racine. Je ne suis pourtant pas de bois vert. A mon âge...


* * *


Ce qui est en train de se dérouler, c'est la variation, sur les côtés, des pas de portes, des entrées et des sorties. Des vitrines et des enseignes. C'est le sol, appelé "asphalte". Ce qui se rapproche : ce qui était un peu plus loin l'instant d'avant. Cette fille par exemple qui avance. Non, c'est Pye qui marche. L'autre trépigne. Elle attend. Pye est embêtée. Elle ne se rappelle pas avoir pris rendez-vous. Elle ralentit son approche pour retarder le moment de la prise de contact. La fille ne semble pas encore l'avoir repérée.

Pye tire fébrilement son agenda de son sac. Elle regarde la page datée d'aujourd'hui. Rien. Ni nom, ni heure, ni esquisse, ni rature. Nul trait d'encre ou de crayon. Nulle traînée douteuse de gomme.  
Tout ce qui circule en elle s'accélère, tout ce qui est noué se durcit un peu plus. Cette chaleur qui monte en bouillon dans son crâne. Panique, ce dont elle est atteinte.

Peste, peste, Pye. Les jurons au bord des lèvres filtrent à peine entre les dents. L'atmosphère se trouble jusqu'à ne plus identifier la fille parmi les passants. Il suffira de charger l'épaisseur de l'air, bosses du front en avant. De tout oublier vraiment. Effacer jusqu'à l'image de la fille qui attend. La traverser.

Une cousine sans doute. Est-elle germaine seulement ? Une cousine dont elle n'aura pas enregistré le nom. Un masque de chienne.


* * *


Ce qui se confirme, c'est qu'on n'échappe pas si facilement à sa cousine. Pye est face à face avec la sienne, la fille qui attend. Par honte de la fuite, par colère vraie, elle fulmine.
- C'est toujours comme ça avec la famille ! Elle vous tombe dessus à brûle pourpoint ! Et quand on la cherche, on se casse le nez sur du vide. On peut en ouvrir des armoires, des tiroirs, et des boîtes !
Au fait, on se tutoie ?

Cousine paraît signaler que oui. Cousine paraît discrète. Ou séchée. L'abord fut un peu rude, certes.
Mollis, mollis, Pye. Il faut bien tenter de réussir ce rendez-vous à présent.

Toute la rue a disparu depuis que la cousine existe. Elle seule se détache nette sur fond flouté. Indéniable comme un cri. Et noire, comme une héroïne de Fritz Lang.

- Bon, on boit un café ? J'ai une heure devant moi.

Cousine l'accompagne, ou la suit. Elle n'est pas bavarde. Taiseuse, elle aussi. Mais minorité. "Minorité silencieuse".
Pye hésite entre deux cafés. Elle choisit le plus précieux. Brasserie, boiseries, enroulements Belle époque.

Pye demande comment c'était l'enfance. Raconte, raconte, cousine. Pye pose des questions plus longues que des réponses. Cousine est si parcimonieuse, et prostrée. "Oui", "Non" pour seule pâture.

Juste, avant de se quitter, l'heure à terme, la fille Cousine articule une phrase.

- C'est drôle qu'on ai fait connaissance comme ça. Si vous... tu n'étais pas passée devant la sortie... Si je n'avais pas trop attendu, si tu n'avais pas eu une moment de libre... Au hasard, donc.

Un peu court pour Pye. Contrairement à tout à l'heure, avant la rencontre, il est certain qu'elle est immobile et que c'est l'autre qui marche, et s'éloigne. La rue est fixe, sauf ce qui bouge et se déplace. Elle scrute la sortie.... Ce lieu qui lui a permis de reconnaître Cousine.

Elle reste plantée. Souche ou pylône.


* * *


Ce qui est, c'est l'échappée.
Ce qui est, c'est le retour à ce qui n'a pas été identifié.
Terre ! Improvisation aussi bien. Sur le primitif son. Le sol primal.


* * *


Pye a opté pour pour le "Rail vert". Petite ceinture de Paris qu'elle grignote chaque jour un peu plus en suivant tant qu'elle le peut la voie. Pye a pris un bon rythme depuis ce début d'après-midi. Elle a fait du chemin. Elle collecte avec l'oeil tout ce qu'elle veut glaner. Les grincements figés dans le fer. La vitalité des broussailles. Le béton qui résonne avec la rouille. la ligne qui s'en va jusqu'à plus soif.

Vieux garde barrière. Vieux garde barrière. L'homme dressé un peu plus loin pourrait bien en être un. Gardien encore. Baleine ou Sémaphore.

- Je vous cherchais précisément, dit Pye en le rejoignant.
-Ah ?
- Nous nous connaissons... ou, du moins, nous devrions.
- Dans ce cas.
- Vous êtes en place et lieu du grand-père. N'est-ce pas ? Un papi, quoi.
- Ca, pour être grand-père... Je suis plus bon qu'à regarder les trains passés. J'rumine et j'bronche. Voilà.
- Et quand j'étais petite... vous étiez encore garde-barrière ?





























 



 
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