1.
Erythrée. Pas d’eau. Et pourtant du soleil. Et moi. Plusieurs moi.
Nous sommes plusieurs moi en Erythrée.
Et pas d’eau. Du soleil, oui. Il n’y a que ça à se partager. Personne ne se bat pour une plus grosse part. Le manque d’eau, ça se partage aussi, équitablement.
L’égalité, c’est facile en fait. En Erythrée.
J’ai douze ans. Ma voisine a le double ou le triple. On nous prend pour des sœurs jumelles.
Nous marchons.
Nous nous regardons. Nous sommes plusieurs moi.
Nous marchons vers le Soudan.
Exit. Issue de secours.
Ici, le soleil et pas d’eau. Là-bas, le soleil et un peu d’eau.
Ma voisine me prend la main. C’est un fossile tout noueux qui marche.
- J’aimerais te donner l’eau de mes larmes pour étancher ta soif, mais je n’ai plus de larmes.
- Bientôt, nous verrons la mer.
- J’aimerais pleurer sur toi, qui commences seulement ce que j’ai déjà vécu.
- Nous marchons au même rythme. Nous verrons la mer en même temps.
- J’ai déjà beaucoup marché et jamais je n’ai vu la mer.
- Il suffit de marcher tout droit.
- Marcher la nuit et rester le jour sous le voile. Ne pas bouger, pour que le soleil nous oublie.
- Oui, c’est ça. Marcher tout droit la nuit. Et oublier le jour, oublier ses jambes le jour, oublier le soleil, oublier la soif, s’oublier. Rester-là sans être.
- Tu es sage Selena.
- Je ne sais pas. (Silence) La nuit, je marche. Le jour, je vole. Je suis l’oiseau d’argent dans le ciel. Je suis un phénix. Là-haut, la mer est toute proche. Le désert n’est rien. Le vent me fouette le visage et m’enlève la soif. Tu es assise près de moi. Nous sommes un train dans le ciel. Nous roulons vers la gare centrale. Nous sommes en retard au travail. Mais la cabine est agréable, nous lisons des revues du monde. D’autres moi sont sur le papier. Nous portons des bijoux et nous sommes maquillées. Les hommes nous regardent avec envie. Mais dans la cabine, nous ne sommes que des femmes. Nous rêvons sans être dérangées. Nous volons le jour et nous n’avons pas mal aux pieds.
- Selena, tu as douze ans et tu ne te plains pas. Tu n’as plus de parents et tu ne te plains pas. Tu discutes avec une vieillarde de 30 ans et tu ne te plains pas.
- Je marche et je vole. Nous sommes jumelles. Nous allons vers le Soudan.
- J’y suis déjà allée. Il n’y a rien là-bas. Que des camps et des hommes en armes.
- Pourquoi viens-tu alors ?
- Pour t’accompagner. Avec tes yeux, je verrai peut-être des choses meilleures. Tu es sage Selena, je n’ai pas ton pouvoir. La plainte me fait marcher, toi, c’est l’espoir.
- Je n’espère plus rien Malée. Je marche simplement la nuit pour voler le jour. Je connais chaque jour un nouvel aéroport dans ce désert. Quand commence la nuit, j’abandonne mes avions dans le ciel, je les laisse continuer leur route. Je ne sais pas si je verrai la mer, mais sur tous mes avions, un au moins verra autre chose que tes camps Malée. Et une partie de nous connaîtra l’abondance.
- Une partie de nous Selena ?
- Une partie de nous, c’est nous Malée.
- Nous marchons non pas vers le Soudan, mais simplement pour envoyer des avions dans le ciel.
- Des avions où nous lisons des revues.
- Des revues sur lesquelles nous sommes en photo, nous sommes maquillées et nous portons des bijoux.
- Qu’y a-t-il sur les autres pages ?
- Des photos de villages sous la neige, avec des grandes coupoles d’or, où les gens rêvent de soleil. Ils ont froid et ils marchent dans la neige. Ils marchent et s’épuisent. Ils marchent et rêvent de notre soleil et de la mer. Ils viennent vers nous.
- Nous allons les rencontrer un jour Selena ?
- Bien sûr ! Sinon, à quoi bon marcher et envoyer des avions dans le ciel ? Nous faisons cela pour être un jour ensemble. Tous ensemble.
- Selena, je marcherai toujours à côté de toi et j’enverrai moi aussi des avions dans le ciel.
2.
- Ça fait des jours et des jours que j’attends Kolo et je ne vois rien. Que des femmes et des hommes fripés, usés, secs. Nous sommes les gardiens d’un camp de cancrelats desséchés. Ils n’ont même plus de jambes pour fuir nos coups. Ils ne réagissent même plus aux mouches qui les envahissent. Ce sont des vaches décharnées, sans une goutte de lait. Il n’y a rien à tirer de ce tas de pierres humaines. Nous gardons des mouches et des pierres Kolo. Nos armes ne servent à rien.
- Tu n’es qu’un défaitiste Toumba. As-tu oublié cette femme au voile bleu ?
- C’était il y a longtemps. Je ne me souviens plus que du voile bleu. En-dessous, c’était dur, cassant comme du bois mort.
- Nous avons pourtant ri.
- Je ne me souviens plus. Je ne vois aujourd’hui que du linge usé, je ne sens que l’odeur de la merde sèche et de la pisse rance, je ne sais pas qui est un homme, qui est une femme, qui est un enfant, qui est mort. Je m’ennuie Kolo.
- Toumba, tu es trop gâté. Veux-tu changer ta place avec ceux que nous gardons ? Veux-tu tirer sur ces cibles de chair en plâtre ou préfères-tu que l’on te vise ?
- As-tu ce qu’il faut Kolo ? Mes narines ont faim.
- Tu abuses Toumba.
- Vois-tu quelque chose d’autre à faire ? Préfères-tu tirer au hasard pour chauffer ton fusil ? T ‘amuser avec le métal fiévreux plutôt qu’avec ces corps dépourvus de sang ? Nous ne sommes plus des hommes Kolo, nous rêvons plus que nous faisons.
- Tiens.
Il lui passe une petite boîte en ivoire que Toumba aspire directement.
- Tu es fou ! Tu veux mourir !
- Je veux vivre en grand. Je veux être ce soir un lion. Les lionnes ont fui. Je vais les rappeler. Je suis un sorcier. Je vaux mieux qu’un garde-chiourme. Je rugis et les cuisses du camp recommencent à suinter, puis à ruisseler. Elles m’appellent. Je suis un lion Kolo. Les femmes se lèvent, elles secouent leur misère, remplissent leurs yeux et leurs seins gonflent. Leurs ventres crient, non pas pour de l’aide humanitaire de merde, non ils crient pour moi. Ils me réclament. Les femmes redeviennent des femmes Kolo. Mes narines sont grandes et leur vagin redevient fangeux. Nous sommes des bêtes et nous redevenons enfin des hommes. Le désir nous rend notre dignité. Kolo, les entends-tu gémir, les entends-tu repousser les limbes, les entends-tu vivre ? Leurs yeux reviennent dans leurs orbites, leur peau recommence à respirer et à suer. Leurs aisselles sentent, leurs jambes sont plus que des os, leurs fesses retrouvent leur cambrure. Mes narines sont pleines et le désert palpite. Nous dansons.
Kolo prend aussi un peu de poudre et l’aligne sur le canon de sa mitraillette. Il la sniffe d’un coup.
- Le vent se lève Toumba, tu es un sorcier. Les voiles des tentes se soulèvent. La pluie arrive. Bientôt les herbes vont chasser la rocaille. Je vois les lionnes Toumba, je jette mon fusil. Je sors mes griffes, j’arrache les pagnes et les boubous, je lacère le bazin, le bogolan et le batik. Je suis un guerrier Toumba. Je suis fier, je suis craint, je suis respecté, on me renifle, on me cherche.
- Profite Kolo, profite. On a le droit, on le mérite. Nos narines voient mieux que nos yeux. Il n’y a plus de grillages, plus de troupeaux faméliques, plus de bidons avec de l’eau croupie, plus d’enfants à jeter dans le bûcher, plus de cancrelats à parquer loin de nos villages, plus de mains tendues inertes. Nous sommes des lions, nous sommes des rois et notre royaume est rempli de princesses impétueuses. Nous sommes fourbus par tant de courses, par tant de rires, par tant de chasse. Nos ancêtres nous envient. Nos ébats tiennent les hyènes et les vautours à distance. Nous n’attendons rien, ni personne, tout est là, les rivières et la verdure, la case et le gibier, le mil et le sorgho, la goyave et les collines.
- Toumba, personne demain ne viendra plus du tréfonds du désert, cette nuit, personne ne meurt et nous allons dormir sans aucun démon. Je poserai ma main sur une fesse dodue et je laisserai le coq me réveiller.
- Demain, nous irons raconter nos histoires aux anciens et ils nous écouteront en nous jalousant.
- J’ai mélangé les cendres des enfants avec la poudre, l’innocence parcourt nos veines maintenant.
Kolo crie et essaye d’expulser la poudre sniffée. Il crache et roue de coups Toumba. Celui-ci s’esclaffe et s’affaisse. Kolo l’injurie et s’enfuit.
- Reviens Kolo ! Nous sommes au-delà de la douleur maintenant, nous sommes au-delà, nous n’avons plus rien à craindre, nous sommes libres, nous sommes indestructibles, plus rien ne peut plus nous toucher.
3.
Le bruit des bulldozers. Le bruit des bulldozers dans la plaine. Et le bruit de mille petits os qui craquent. Des crânes qui roulent dans une poussière de chaux que le soleil fait scintiller. Les bulldozers sont d’excellents réveils, ils ramènent progressivement le jour et déplacent les charniers humanitaires pour permettre l’installation de nouvelles tentes pour les arrivants de l’aube. La ville de toile s’étend chaque jour. Au sortir de la nuit, l’activité y est convulsive.
Des soldats soudanais plantent les maisons blanchâtres en tissu de l’Onu, des casques bleus distribuent l’aide humanitaire ; sucre, farine, riz, lentilles, lait et … l’eau. Des humanitaires accueillent les nouveaux arrivants mais renoncent bien vite à savoir qui est Soudanais, qui est Abyssin, qui est Chrétien orthodoxe, qui est Musulman, qui fuit la guerre, qui fuit la misère, qui vient du désert d’Afar, qui vient des hauts plateaux. On enlève à la mère son enfant mort, on pousse les moins faibles vers les tentes des médecins. Bientôt, le soleil écrasera la fourmilière et chacun s’enfoncera dans une léthargie qui cautérise, loin de toute pensée.
4.
Un peu à l’écart, le camp des orphelins.
La dame rouge au vélo vert débouche au coin de la rue ouest. On dirait la Vierge de Guadalupe. Les enfants la regardent les yeux ronds et déjà un peu éperdus d'amour. Ils se demandent ce qu'ils pourraient lui soutirer ; l'eau courante, des habits propres, un ticket pour Khartoum ou Asmara, un gros billet vert, une boîte de conserve. Elle les a à l'œil, elle n'est pas tombée de la dernière pluie. Elle sait qu'un enfant peut dissimuler une crapule. Elle ne doit rien lâcher pour garder son prestige. Elle repère très vite le chef de bande à son regard mielleux et torve. Il laisse ses spadassins la baratiner pour mieux jouer les sauveurs. Il la prend vraiment pour une demeurée. Sous couvert de maladresse, elle lui roule sur les pieds et en faisant mine de s'excuser lui assène un coup de roue arrière dans les tibias. Elle veut bien enfiler des habits de messie mais pas qu'on se foute de sa gueule. Sikolo, le lieutenant du caïd, en prend aussi pour son grade ; eh paf, coup de roue avant sur les genoux. Ici, la dame rouge est la seule femme, elle refuse d'être le gibier. Sur le seuil de l'unique maison, au toit effondré, Maryel, la petite fille de cette bande de garçons, regarde la femme en silence. D'habitude, Maryel ne parle pas, elle hurle. Histoire de contenir la masse des garçons. Elle aimerait bien la griffer cette femme. Ou bien partir avec elle sur son vélo.
James Dean Depp et Habibo se fichent de la dame en rouge, ils installent un nouveau piège à chèvre. Dongo, lui, joue en retrait avec un globe de lampadaire récupéré dans l’ancien mess onusien. La matière parfaitement blanche, parfaitement lisse, parfaitement ronde le fascine. On jurerait qu'il y voit la lumière. Il lui parle comme à un confident. En catimini, il en sort un bout de pain dont il avale trois éclats de croûte. Soudain une canalisation éclate, les enfants se précipitent sous le geyser. Ils enfilent l'eau comme un costume de bal et dansent en oubliant tout le reste. La fête, c'est sacré. La Vierge de Guadalupe enfourche sa bécane et file en maugréant quelques mots. Matteo, le caïd, se déhanche parmi les siens. La dizaine d'enfants de personne jappe. Certains dansent à deux, d'autres seuls. Le rythme des percussions, mains, bidons et cris, n'est pas très mélodieux mais entraînant. À quelques kilomètres de là, un employé zélé coupe la vanne. L'eau se tarit. Matteo claque un petit à portée de main, il faut bien que quelqu'un paye la fin de la fête. Matteo aboie aussi des ordres aux autres qui s'exécutent. C'est en luttant contre la démobilisation du groupe qu'on assoit son autorité. Un ou deux lascars traînent la patte derrière son dos. Matteo leur demande de recompter le butin de la journée. Chacun vide ses poches en essayant de camoufler le petit extra. La rapine est ici un métier. Faut bien vivre.
Une poule rachitique débarque, personne ne sait d'où elle vient. Échappée d'un camion, sur la route tout là-bas, certainement. James Dean Depp et Habibo lui sautent dessus pour la déplumer, mais Matteo les arrête brutalement. Pas touche à la poule naine. Il la prend pour lui tout seul, personne ne moufte. Il s'allonge sur une vieille charrette transformée en palanquin et pose le volatile sur son ventre flasque. Il lui fait faire quelques pas de cancan et la poule prend la gîte. Tout le monde s'esclaffe. Un chef doit aussi savoir faire rire de temps en temps pour durer.
Bientôt le soleil s'affaisse au loin. Le terrain pelé semble se changer en jardin des délices sous les rayons orangés du crépuscule. À croire qu'un jour, des fruits pousseront et répandront leur jus pour taire le chaos.
Bien vite, on entend Matteo et Sikolo ronfler. Maryel dort les yeux ouverts. Encore une journée de passée. Demain, la poussière ramènera la Vierge de Guadalupe. Demain. Demain.
5.
- Ce n’est pas bon pour un homme de tendre la main pour recevoir de la nourriture, Meron.
- Tu as raison Gbatanawo, ce camp nous tue comme l’aube tue le feu dans l’âtre. Doucement, à notre insu, irrémédiablement. Nos enfants sont plus agiles pour attraper les rations des soldats bleus que nous-mêmes.
- J’ai tout quitté, mon âne, mes trois vaches, mon champ. Mon voisin Tahir a vu tous ses moutons assassinés par les soldats. Nous sommes partis dans la nuit, ma femme Mariam, mes filles Nansi et Nel et mon fils Paullous. Nous avons fui comme des serpents, Meron ; en silence, tapis au milieu des pierres et des broussailles, ventre à terre.
- Nous avons également beaucoup marché, Gbatanawo. Ma femme Winntana est morte de chagrin. Dans les montagnes, nous avons été attaqués par une bande de babouins et notre fille Simret est morte. Une femelle apeurée a bondi sur elle et elle est tombée en contrebas. Je me souviens encore du petit bruit de noix cassé sur la pierre. Je n’ai rien pu faire, j’étais en train de les éloigner de mon fils Soviet. Je suis un homme fort, rien ne me fait peur, mais j’ai fui pour protéger ma famille et en chemin, j’ai perdu ma fille et ma femme, Gbatanawo. Et j’ai continué de marcher, j’ai traversé le fleuve Baraka et je suis là ici comme dans un zoo. Je prends maintenant le lait des camions et non plus de mes vaches, le mil des gardiens et non plus de ma terre, les conseils de mon fils et non plus des anciens.
- Ma femme Mariam vit toujours, Meron. Mais je sens sur ma nuque son regard qui n’a plus l’odeur de la lionne pour son lion. Son regard qui ne dit rien et qui creuse chaque jour ma colonne vertébrale. Notre fierté s’évapore et nous nous érodons. Nous ne sommes plus des volcans, nous sommes devenus des collines élimées, sèches, affaissées. Nous n’arrêtons plus le regard d’Allah. Il passe au-dessus de nous sans nous remarquer.
- Je n’ai pas le même Dieu, Gbatanawo. Mais il en est de même pour moi. Il survole la plaine et dédaigne le caillou que je suis devenu. Il fonce en quête de l’homme debout. Je suis assis et vaincu. Je garde mes dernières forces pour mon fils. Je m’efface pour qu’il puisse sortir de ce camp un jour.
- Nous sommes Musulmans et Chrétiens ici, Meron, mais nous sommes les mêmes hommes courbés, spoliés, ignorés. Nous sommes des tiques sur le corps famélique de la Corne d’Afrique. Nous ne suçons que du sang frelaté. Juste assez pour ne pas mourir, pas suffisamment pour grossir et faire peur.
- J’ai entendu dire, Gbatanawo, que d’autres camps n’acceptaient pas les Abyssins orthodoxes. Il n’y a là que des Musulmans et les conditions sont meilleures.
- Je l’ai aussi entendu dire. Mais je sais aussi que là-bas, le Coran, n’a pas le même goût. Il est politique. Le prophète s’arme et répand de la haine.
- L’argent monte les hommes contre les hommes, Gbatanawo. Je n’ai plus un seul Nafka, je n’ai plus rien à défendre à part mon fils Soviet.
- La haine est une mauvaise herbe qui envahit facilement le cœur de l’homme. Il est plus facile d’avoir un champ à l’abandon qu’un jardin fleuri. Il est plus facile de voler la mangue d’autrui avec un fusil que de faire croître le manguier dans son cœur.
- Tu es sage, Gbatanawo. Ma femme aussi le pensait de moi avant de mourir. Mais que nous a apporté notre sagesse, Gbatanawo ?
- Veux-tu une tasse de thé, Meron ?
- Non, il me reste du café. J’y ai mis du gingembre et de la cannelle, comme le faisait Winntana.
6.
Chiara est passée de la vingtaine à la trentaine comme on passe du salon à la salle à manger ; sans vraiment s’en apercevoir. L’appartement reste le même ; les meubles vieillissent lentement.
Chiara est passée des cours aux stages, de sa chambre d’enfant à sa chambre de bonne, de son petit argent de poche à ses petites fiches de paye. Elle fait le va-et-vient entre l’amour et la solitude, l’euphorie et la dépression, le rien et le pas-grand-chose.
Chiara est jolie, intelligente et avenante. Elle aime travailler pour s’assumer et sortir pour s’épanouir. Mais le travail prend souvent le pas sur le reste ; le temps de le chercher, de le faire et de s’en remettre ronge sa disponibilité. Le sol sous ses pieds est branlant et sape la plupart de ses envies. Pour sauter loin, il faut une bonne course d’élan et un appui ferme au moment de l’impulsion. Chiara n’en a pas encore les moyens.
L’idée d’enfanter la traverse parfois, mais la raison étouffe bien vite cette folie. Chiara n’est pas pressée, elle ne panique pas. Elle pressent seulement que de ce côté-ci de la trentaine, le sablier coule plus vite. Ses amis s’installent et les faire-part de mariage et de naissance tapissent son pêle-mêle près du chauffe-eau.
La pression des autres, ce n’est pas rien.
Parfois, elle regarde le ciel, les nuages bleu acier au levant rose mordoré, et se sent toute petite. Pire, elle a même l’impression de ne pas faire partie du grand-tout. Elle voudrait marquer le grand tableau, un petit point, juste un petit point, mais au moins un petit point.
Alors quand elle est tombée sur l’offre de l’association humanitaire et qu’elle a lu « aux confins de l’Erythrée et du Soudan », une petite secousse l’a traversée. La nuit précédant l’entretien d’embauche, Corto Maltese l’a visitée.
- Alors, joli marin, c’est ton tour, tu pars ?
- Je suis bien obligée, répondit Chiara, je ne suis pas de ceux qui prennent racine.
Elle a eu le job et dans le ciel, les nuages formaient une constellation entre l’orange et l’anthracite. Les coups de pinceau célestes rendaient une copie neuve et Chiara pressentait qu’elle y avait enfin sa part.
La période juste avant le départ avait été enivrante. À l’annonce des mots Abyssinie et camp de réfugiés, ses amis écarquillaient les yeux et la plaignaient tout en l’enviant. D’anonyme, elle devenait héroïne. Elle avait lu tous les guides, écouté tous les conseils, fait tous les vaccins. L’algue bleue thrichodesmium erythreaum colorait ses nuits ; elle traversait la Méditerranée puis le delta du Nil, passait au-dessus des Pyramides d’Egypte, remontait le Dieu Hâpy, vallée verte au milieu du désert, amorçait son virage au-dessus de Khartoum, laissant le Nil Blanc rejoindre l’Ouganda pour suivre le Nil Bleu, pénétrait en Ethiopie, survolait le plateau des Danakil, dérapait un peu à Djibouti, s’en revenait par les côtes Yéménites et Arabiques puis piquait au-dessus de la Mer Rouge, eruthos en Grec, pour foncer dans la vallée de Kassala baignée par le fleuve Gash. Le sorcier Shamaël psalmodiait ses incantations et l’enveloppait de sa magie pour la préparer au pire. L’espérance de vie, autour du Mont Soira, ne dépassait pas cinquante-quatre ans.
Les ventres ballonnés des petits Africains affamés lèvent des fonds en Occident, mais ils lèvent surtout le cœur sur place. La chemise collée comme une peau desquamée, Chiara interroge les yeux fiévreux des petits patients qu’elle répertorie pour des rapports onusiens sensés mobiliser la communauté internationale. Les camps de la vallée de Kassala existent depuis quarante ans et sont les grands oubliés de l’humanitaire ; une précarité qui perdure disparaît aux yeux du monde. Le Darfour et la Somalie occultent la situation des autres détresses. La générosité sacrifie aux effets de mode, car souvent le cœur pare au plus urgent. La compassion s’accommode mal de ce qui s’incruste comme la crasse. La compassion naît de l’émotion et l’émotion est fugitive. Il faut bien vivre …
Chiara aide comme elle peut à l’administration du camp. Sur son bureau s’entassent les dossiers du manque de couvertures, du manque d’école, du manque d’eau, du manque de vaccins contre la méningite, les prévisions de pandémie, d’inondations, de famine, les fiches de rapatriement sanitaire de ses collègues usés, les commandes de bâches plastiques, de moustiquaires, etc, etc, etc. Le dispensaire soigne comme il peut la nouvelle vague de malaria. Les soldats ont tué hier soir un paysan qui s’obstinait à vouloir faire boire ses bêtes au point d’eau de la colline nord. Les institutrices battent le rappel des enfants scolarisables qui partagent un cahier pour quatre, une chaise à trois et suivent un cours sur dix.
Chiara n’a plus le temps de penser au léger vide de sa vie parisienne.
7.
Toumba et Kolo mangent leur pamplemousse, leur fusil en bandoulière.
En contrebas, la mare est prise d’assaut. Les jerrycans se percutent. Gbatanawo et Meron remplissent le leur. Soviet ne peut s’empêcher de les asperger d’une chiquenaude. Matteo et Sikolo arrosent Habibo. Toumba et Kolo laissent faire, l’ambiance est légère. Ils n’ont pas l’heur de tirer.
Chacun le sait, le Soudanais est par nature accueillant.
Selena et Malée sont devant la table de Chiara. L’interprète traduit du tigrigna en anglais. Chiara boit les yeux lumineux de Selena. D’un seul coup, les armes refluent d’Afrique, les ethnies deviennent secondaires, l’excision ne massacre plus neuf filles sur dix, le vert du Nil recouvre les déserts, l’agriculture locale suffit à endiguer la famine, la corruption et les potentats disparaissent, le modèle occidental ne fait plus rêver. Selena papote chiffon avec Malée ; elle hésite sur la couleur des brocards pour ce printemps et la pertinence des fraises ou de l’ice-cream au dessert de dimanche midi.
Sous l’auvent en paille, des infirmières mettent des onguents sur les pieds entaillés de la fillette. Selena regrette de n’avoir pas vu la Mer Rouge.
- Tes pieds sont plus rouges que la mer, plaisante la plus jeune des infirmières. Ici, au moins, il n’y a ni requins, ni murènes. Tu es en sécurité. Tu n’as plus à marcher.
- Je peux continuer de voler dans ma tête ?, demande Selena.
- Uniquement si tu viens tous les jours nous raconter tes rêves et nous montrer tes pieds.
- Promis.
La dame rouge au vélo vert approche.
- Viens, je t’emmène vers ton nouveau chez toi.
- Et Malée ?
- Elle va dans le quartier des femmes.
- Mais c’est ma sœur jumelle !
- Tu pourras la voir tous les jours si tu veux, mais nous sommes nombreux ici, nous nous devons à un minimum d’ordre et d’organisation.
- Mais nous avons marché ensemble, toutes les nuits, nous étions dans les mêmes trains dans le ciel, nous regardions les mêmes photos dans les revues chics.
- Et nous avons le devoir de vous protéger et de veiller à la meilleure hygiène possible pour tous. Nous ne pouvons nous permettre de vous éparpiller à l’aveuglette. Les familles restent ensemble, les hommes et les garçons sont ensemble, les femmes seules sont ensemble, les orphelins sont ensemble. Tu ne voudrais pas que l’on te prenne pour une fille facile, non ? Je vais prendre soin de toi, ne fais pas tant d’histoires.
Chiara se lève et demande à la Vierge de Guadalupe si elle peut mener Selena à sa place. La requête surprend tout son monde, mais personne ne s’interpose. Chiara tend sa main vers Selena. Elles se regardent.
- Je te montre ta place puis je te montre où sera installée Malée. Ensuite, tu connaîtras le chemin. Mais la dame a raison, il faut éviter de marcher toute seule. C’est toujours mieux à deux.
L’interprète traduit. Selena sourit. Chiara prend la main de la petite. Et elles s’engagent sur le chemin de pierre.
La menotte de Selena palpite. Elle est toute légère et sa paume est soyeuse.
- Tu sais, je n’ai pas peur. Je n’ai plus peur et la mer, je la verrai un jour.
Chiara l’écoute, mais ne comprend pas la petite voix. Cela ne la gêne pas, rien ne la gêne plus d’ailleurs, elle a son grand-tout dans la main.
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